“C’est ici que la pièce commence”Classé dans : Artistique
Je suis allé à Nanterre hier en fin d’après-midi, voir un spectacle mis en scène par Philippe Guérin, de la compagnie “Théâtre au bout du monde“. Dans le cadre du festival “la semaine du 32 mai”, un chapiteau a été installé sur la place des Mugets de Nanterre, au coeur d’un “quartier populaire”, comme il est de coutume de dire. Ce spectacle fait suite à des ateliers animés par Philippe Guérin avec des personnes en parcours de réinsertion, action menée conjointement avec ATD quart-monde. Je vous livre ici une réaction à chaud qui peut paraître un peu froide pour ceux qui ont travaillé à tout ce processus. Il ne s’agit pas pour moi de dénigrer tout ce travail que j’admire beaucoup mais d’en soulever la complexité et de montrer le décalage qui peut se manifester entre les intentions et les impressions du spectateur d’un soir que j’étais hier.
Pour dire les choses comme elles me viennent, c’était très chaotique. Je serai donc assez critique parce que dans le fond, je crois beaucoup à ce type de projets mais je sais aussi que ça ne s’improvise pas, que ça nécessite un véritable travail en amont de coordination avec les structures du quartier notamment et de “préparation” du public qui n’est pas aussi docile (et heureusement !) que celui des scène nationales.
Le chapiteau était implanté au pied d’un quartier de Nanterre, l’ambiance était festive pour tous les enfants qui étaient là mais je pense que le lieu et le public présent (non averti semble-t-il) n’était pas compatible avec le “spectacle” présenté. En gros, les enfants ont vu un chapiteau donc ils s’attendaient à voir du cirque, les parents étaient quasi-totalement absents d’où une euphorie un peu incontrôlable. Le “spectacle” jouait sur un ton improvisé, une émission de radio simulant des interventions diverses (des acteurs d’ATD quart-monde qu’on ne comprenait que très difficilement vu le brouhaha et l’acoustique, des comédiens professionnels jouant sur les clichés “intermittents en colère” ou “intellectuels dans leur sphère”). En clair, il n’y avait aucune frontière, le chapiteau était ouvert à tous, les allers-retours étaient complètement tolérés pendant le spectacle (bonne idée si on se donne les moyens de faire entendre ce qui se joue sur scène !). Cela a donné lieu dans un premier temps à une évacuation complète de la salle (car on n’entendait vraiment rien de ce qui se disait). Ils ont ensuite fait rentrer d’abord les adultes (en minorité) qui se sont répartis sur l’espace des bancs puis les enfants (préados surtout), l’idée étant que les adultes devaient canaliser les enfants assis à côté d’eux. Cela a fonctionné les deux première minutes mais le spectacle n’étant pas très attrayant (certaines personnes d’ATD, malgré toute leur bonne volonté avaient du mal à articuler pour se faire comprendre, surtout dans un micro qui ne surlignait que peu les aigus), les enfants ont repris le pouvoir et chaque adulte a pu tester sa force de persuasion pour calmer ses jeunes voisins, d’autant plus motivés à se répandre en moqueries qu’ils avaient des figures d’autorité à faire craquer ! Tout ceci jusqu’à une forme de paroxysme où une animatrice du quartier a menacé un par un les enfants d’appeler leur mère s’ils ne sortaient pas de la salle, ce qu’ils ont fait assez rapidement… A partir de ce moment (moitié du spectacle), j’ai commencé à entendre ce qui se disait : courts témoignages par les acteurs d’ATD (jouant des travailleurs divers : une fleuriste, un syndicaliste, une chanteuse, un responsable de rayon dans une grande surface) racontant des histoires de tiers assez proches des leurs mais prononcés à la 3ème personne, glissement sur un défi introduit par un metteur en scène affirmant que ces personnes pouvaient faire du théâtre et leur proposant de dire quelques tirades du Roi Lear alors même que l’animateur radio affirmait que c’était impossible. Défi relevé tant bien que mal, applaudi, et tentative d’imaginer collectivement un spectacle, chacun y allant de son idée et le petit gamin à côté de moi ravi d’avoir trouvé le pont neuf quand la question fut posée de savoir sur quel pont pourrait se dérouler l’histoire… Mais le temps semblait manquer et le spectacle s’est arrêté là.
Voilà un peu mes impressions sur le spectacle en lui-même, assez décevant je dois dire, même si je comprend la démarche et que j’ai de l’admiration pour le travail mené. Plusieurs réflexions me viennent suite à ça.
Le chapiteau est-il réellement un lieu qui casse les murs pour tous ?
Les enfants étaient là mais aucun adulte ou presque. J’ai vu l’appréhension d’une mère de famille poussant un landau à l’entrée qui passait par là, ne sachant pas ce qui se passait, si c’était payant, on lui a dit que c’était gratuit et qu’elle pouvait entrer mais elle est repartie, pourquoi ?
D’où vient le fait que l’on n’ait pas entendu le spectacle ?
Est-ce un problème technique ?
Faut-il incriminer les enfants qui ont manqué de respect comme on l’a fait en finissant par les faire sortir, alors même que le chapiteau s’est posé sur leur terrain quotidien de jeu ?
Faut-il incriminer la qualité artistique qui n’a pas su imposer une écoute ? L’absence d’élément visuel notamment n’a t-il pas fait défaut ?
Faut-il incriminer le manque d’encadrement du public ? (ne faut-il pas poser quelques règles du type “on n’entre plus quand le spectacle est commencé, on ne passe pas devant la scène sans se baisser, on éteint les portables… jusqu’où fixer des règles et comment les fixer pour ne pas reproduire les murs des scènes conventionnelles)
Ne faut-il pas incriminer l’absence d’inter-générationnel dans le public qui aurait certainement calmé les esprits mais peut-être aussi exclu les préados et les ados ?
Faut-il présenter à un public peu averti le résultat d’ateliers avec des personnes en insertion ?
Que cherche t-on dans ce type de présentations ? Une étape de plus dans le recouvrement d’une image positive de soi pour les personnes en insertion, par la reconnaissance du public ? Une prise d’assurance à travers la prise de risque face au public ?
Mais comment se pose t-on la question du côté du public ? Cherche t-on a montrer que chacun, même (et surtout ?) le plus fragile d’entre nous, est capable de s’affirmer sous un autre jour, dans un autre registre ? Il y aurait ainsi une forme d’identification qui permettrait à chaque personne de se projeter sur scène, de se dire que c’est possible pour elle aussi ? Ou bien cherche t-on à provoquer une émotion chez le spectateur qui aurait pour vecteur l’empathie par rapport à la situation de la personne qui se transforme sous nos yeux ?
Comment accompagner au mieux ce type d’événement ?
Un animateur en stage à l’INJEP qui est venu voir le spectacle a fait un constat proche du mien. Il faut absolument, pour ce type d’événements, travailler avec les acteurs du quartier. Les médiateurs, les animateurs évidemment mais aussi les personnes qui fabriquent le lien social au quotidien, les commerçants, les adultes référents, les ados. Et plus la démarche est participative, plus il y aura un respect du travail présenté, selon moi. Je me souviens avoir monté un chapiteau tous les soirs pour des spectacles de conte lors d’une expérience où nous investissions le coeur des cités de Seine St-Denis pour présenter des spectacles le soir, les ados que nous mettions à contribution pour nous aider l’après-midi (en faisant attention aux règles de sécurité !) se sentaient investis d’un rôle ensuite et calmaient les esprits agités lors du spectacle. Il faut sans doute aussi expliquer quelques règles de fonctionnement, en jouant sur la concentration nécessaire des acteurs etc. Et, clé de tout à mon avis, il faut que le public soit inter-générationnel avec des personnes du quartier. Il n’est pas facile de faire venir les parents au spectacle mais cela est faisable, pour reprendre ce refrain participatif, en leur demandant un coup de main, pour proposer un repas par exemple.
Tags : chapiteau, insertion, quartiers populaires, Théâtre
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- Hugues
- 30 mai 2008 4:44
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