Tiers espaces de l’existence

17 juin 2012 par Hugues Pas de commentaires »

Quelles sont les situations où l’on peut un moment se poser, se décaler, se recomposer, concevoir une autre façon de s’investir, de faire collectif, de vivre ? Quels dispositifs (espace hybride, contre-espace, laboratoire social…) préfigurent ce tiers espace ?

La notion de « tiers-espace » correspond au sein de notre laboratoire social à la nécessité de penser autrement l’espace de l’expérience individuel et politique et produire (par l’expérimentation) de nouvelles connaissances.

Le tiers espace couvre différentes acceptions et dimensions (géographique, écologique, expérientielle, psychosociologique, politique…) qu’il est intéressant de relier pour comprendre leur complémentarité. Car faute de mots pour qualifier ces espaces, ils restent dans l’angle mort de la connaissance. L’on pourrait déjà s’interroger pourquoi ce « tiers » est systématiquement nié, méprisé ou rejeté.

C’est pourtant ce « Tiers-État » n’appartenant ni à la noblesse, ni au clergé qui fomenta la Révolution. C’est ce même tiers espace, organisateur de rencontres improbables entre gauche et droite, nationaux et étrangers qui fit acte de résistance pendant l’Occupation. C’est ce tiers populaire qui accueille en ce moment les nouveaux migrants de l’Est ou du Sud grâce à la souplesse de son économie informelle et l’appropriation d’espaces intermédiaires comme nous l’avons étudié pour les marchés de biffins à Paris. C’est toujours ce tiers espace que l’on mobilise aujourd’hui pour essayer de qualifier ces zones péri-urbaines ou semi-rurales, où se logent de plus en plus certaines catégories de la population, objet d’étude encore mal défini pour les scientifiques et les politiques : nouvelles zones de relégation ou nouveaux écosystèmes ?

Dans tous les cas, les mots de l’Abbé Siéyès (1748 – 1836) raisonnent toujours : « Qu’est-ce que le Tiers-État ? – Tout – Quel rôle a-t-il joué jusqu’à présent ? – Aucun – Qu’aspire-t-il à devenir ? – Quelque chose. »

Gilles Clément, propose d’ailleurs de relier Tiers-État et tiers paysage. Le tiers paysage est ce « délaissé » échappant à la rationalité de l’organisation fonctionnelle et économique (urbaine ou rurale). Il a écrit un « manifeste du tiers paysage » pour insister sur son rôle primordial d’accueillir une diversité, de fonder sa logique écosystémique sur un processus évolutif imprédictible s’auto-ajustant comme « territoire de l’invention », non sur une finalité liée à la croissance selon une logique d’accumulation.

Dans ce sens, le tiers espace génère des « effets de bordures », c’est-à-dire des écosystèmes entre deux milieux (forêt et prairie par exemple), créant de cette manière des espaces de vie plus riches, plus divers voire plus conflictuels que ceux qu’ils bordent.

Nous rejoignons une dimension du tiers espace qui est « l’espace qui pousse du milieu », c’est-à-dire qui ne se définit pas par ses limites ou ses lisières, mais par les interactions au centre. En transposant cette observation dans le domaine des récits de vie, les entretiens auprès d’acteurs du champ social ou culturel nous ont révélé de nombreuses zones existentielles qui se définissent ainsi par leur milieu bien que rarement validées de manière académique comme expérience qualifiante. Ce sont tous ces espaces collectifs que nous investissons sans nous définir par nos appartenances socioprofessionnelles ou par l’appartenance à un lieu, un territoire, mais où se construit un sens collectif dans le processus des situations en train de se dérouler.

C’est une autre manière de dire que nous ne sommes plus définis par nos « extrémités » dans une histoire linéaire entre un « début » et une « fin », mais, comme le dit si bien le poète Rilke, que « nous construisons chaque jour notre origine un peu plus devant nous ». Nous prenons ainsi conscience de cet « état du mouvement » dans cet inachèvement perpétuel, cette énigme qui met en œuvre sa vie et peut faire de sa vie une œuvre.

Le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action reprend cette observation en forme d’hypothèse selon laquelle il existe des inter-influences entre espaces géographiques, espaces sociaux et espaces mentaux, ce que nous pourrions nommer « les tiers espaces de l’existence ».

C’est parce que l’on est mobile dans sa tête – on « s’autorise à… » –, que l’on est aussi mobile dans l’espace en jouant sur plusieurs interfaces identitaires et que l’on résiste ainsi à l’ethnicisation des rapports sociaux. Favoriser le mouvement (ne pas confondre mouvement et rapidité), c’est instaurer un autre rapport au temps de l’expérience ou le chemin se dessine en marchant, où l’expérience, en particulier celle de la rencontre, est plus importante que la destination du voyage.

Ces contre-espaces se logent dans les interstices, ils sont les alvéoles par lesquels tous les corps respirent, l’humain comme l’urbain. C’est par ces espaces non attribués entre les formes que la vie et la ville se transforment. Georges Perec a superbement décrit ces « espèces d’espace » dans un inventaire du quotidien que, trop pressé, nous oublions de voir, cet « infra-ordinaire » dont il épuise les lieux par l’observation pour leur donner un sens, une langue afin qu’ils « parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes ».

Effectivement, « Vivre, c’est passer d’un espace un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner ». L’idée est alors de provoquer en termes d’expérimentation ce type d’espace, d’accompagner les processus in vivo portés par les acteurs en situation et de faciliter leur légitimité en termes de co-production sociale, artistique et scientifique. Nous avons par exemple provoqué des « journées interstice » entre déambulation mentale et déambulation physique, chacun pouvant apporter ses matériaux et présenter sa recherche tout en bougeant dans l’espace se l’appropriant à sa manière.

D’une manière générale la recherche-action par la mise en lien direct entre connaissance et transformation sociale correspond à un tiers espace scientifique entre une culture académique universitaire et une praxis qui amène à se réfléchir comme acteur historique. Plus précisément nous réfléchissons à la relation entre « agents » et « acteurs » dans la définition d’un champ d’intervention et comment peuvent se produire des décalages et des transferts entre ces deux postures. Une pratique de l’espace comme les « journées interstice » facilite une mise en situation collective d’une coproduction interdisciplinaire où nous invitons à ce décalage et cette transposition par l’expérimentation.

Disons à la suite d’Edgard Morin : quand le monde n’est plus pensable, il faut provoquer de nouvelles situations qui apparaissent alors comme mode intelligible et évident de le penser autrement. À l’instar du tiers espace, le Laboratoire Social invite à des situations humaines originales où l’on s’autorise à penser autrement.

Cette démarche s’inscrit totalement avec les problématiques de notre époque où chacun doit se chercher et chercher ses mots pour définir ce qu’il vit. Nous ne pouvons plus réfléchir et agir en termes catégoriels de champs disciplinaires et de secteurs d’activités qui s’avèrent incapables de dégager l’espace d’une réflexivité indispensable à la production de nouvelles connaissances sur nos pratiques et nos expériences. Les sciences comme les arts jusqu’à nos activités socioprofessionnelles les plus courantes sont confrontées à cette complexité qui les conduit à se décaler, se transposer, se transformer, se transmuter.

Ces espaces sont de nature hybride. Et si nous devenons nous-même des êtres hybrides, c’est dans un sens créatif, pas obligatoirement celui du métissage. La confrontation à l’altérité reste toujours difficile. Mais les tiers espaces, dans leur capacité d’accueil une diversité vivante, c’est-à-dire non réifiée, folklorisée, ethnicisée, rendent cette confrontation effectivement plus créative que destructrice. On pensera à la culture rhizome richement décrite par les écrivains de l’antillanité (Chamoiseau, Confiant, Glissant…). À cause et grâce aux rapports raciaux de domination et à la spécificité insulaire de leurs conditions de vie, ils ont dû penser cette créolisation du monde bien avant tout le monde.

C’est à ces multiples micro-mondes interstitiels où nous rencontrons un « Tout Monde », un monde entier dans une proximité distante, que nous reconnaissons les tiers espaces. Il nous faut alors redéfinir notre outillage conceptuel, méthodologique et opérationnel. Ainsi continuons-nous à évoquer « l’action culturelle » ou le « développement culturel » sans pouvoir définir ce que revêt aujourd’hui un travail de la culture et encore moins échafauder une pensée politique de la culture.

De même lorsque nous parlons « d’espace public » pour définir l’espace du politique ou l’espace urbain, il semble que nous sommes plus dans une mise en scène de l’espace public. Si l’art public, en particulier l’art de la rue avait réinvesti cette sphère dans les années 60/70, nous pouvons effectivement nous interroger sur le sens des fêtes déambulatoires commandées à grand renfort de publicité dans les centres-villes ou encore ces artistes que l’on envoie en missionnaires dans les quartiers populaires « combattre l’exclusion sociale ».

Tous ceux qui pratiquent réellement l’espace urbain des riders (skate, bmx) aux tracers (parkour) en passant par les graffeurs et autres streets dancers vous diront combien aujourd’hui est verrouillé l’espace public selon une double procédure qui se renforce mutuellement : la marchandisation de l’espace et la sécurisation de l’espace. Mais ce sont les occupants de la rue par nécessité qui connaissent le mieux cette fermeture par la judiciarisation de la pauvreté (loi anti mendicité, anti glanage, etc.). Par ces lois de musellement de l’espace, la construction ethnique de la réalité peut légitimer le passage du stéréotype à la stigmatisation légale en constituant officiellement des catégories distinctes de citoyens plus contrôlées et surveillées à l’exemple des Roms.

Le refoulement des espaces populaires vers les périphéries a toujours constitué des rapports de force entre les forces centripètes (besoin des classes laborieuses) et centrifuges (peur des classes dangereuses).

Aujourd’hui l’espace public qui assista la naissance de l’individu moderne n’est plus l’endroit privilégié de l’argumentation raisonnée théorisée par Habermas, cet « agir communicationnel » où pouvait s’incarner ce rapport de force à travers des luttes. Lorsque Mélenchon avec son Front de Gauche « prend » la Bastille avant l’élection présidentielle, personne ne croit au « Grand Soir », nous savons tous que cette manifestation est une mise en scène de la Révolution. D’une autre manière, le traitement médiatico-politique des émeutes urbaines de 2005 a très vite fermé l’espace du débat public et a dépossédé les principaux acteurs, jeunes des banlieues, de leur capacité à dégager des problématiques sociétales et les publiciser.

Ainsi les acteurs populaires qui se revendiquaient de la marge ou de la rue comme caractère indépendant et subversif en rempart à l’aliénation industrielle doivent repenser les espaces de leur engagement en cette ère du capitalisme cognitif. Même si la contre-culture est remise au goût du jour cycliquement comme dernièrement au cinéma par un succédané bien fade d’« On the Road » de Kerouac, nous ne sommes plus dans les années 60. Ce n’est plus dans la marge officielle que nous trouverons ces espaces. Elle est devenue mainstream. Toute velléité contestatrice est absorbée par l’industrie culturelle et l’art de la rupture est depuis bien longtemps une institution artistique.

Alors, si nous employons la notion de tiers espace, c’est bien pour essayer de penser autrement l’espace d’expression de nouvelles luttes par une reformulation aussi bien existentielle que politique. Cet espace réel, mais ailleurs, ces lieux sans coordonnées précises, cette hétérotopie comme la nommait Michel Foucault n’est plus en périphérie, mais au centre. Les contres-espaces de la société post-industrielle se logent maintenant dans les interstices, ils s’insinuent partout, là, « au milieu » effectivement où l’espace n’est pas attribué, en attente de fonction, dans la centralité des métropoles et des dispositifs. Les effets de bordure des jardins partagés, des friches industrielles, des terre-pleins de boulevards, sous les ponts et dans les parcs participent à ces nouvelles formes de sociabilité avec des interactions et des tensions, des points d’équilibre et de rupture, constituant ainsi des écosystèmes entre diversité, interdépendance et régulation.

Les lieux physiques ne sont que la partie temporairement émergée d’un réseau relationnel. À la différence des relations de type communautaire selon des liens de proximité, resserrés et semblables, nous sommes dans le tiers espace plus dans la « force du lien faible », c’est-à-dire des relations plus épisodiques, mais plus étendues avec des personnes très différentes ne partageant pas obligatoirement le même territoire, la même histoire ou la même culture. La place de la personne dans le réseau est déterminée en conséquence par la capacité à créer de nouveaux liens, ce qui devient une autre manière de former une intelligence collective et une écologie des pratiques collectives.

Sous cet angle du réseau, nous voyons les tiers espaces comme susceptibles de provoquer des rencontres inédites, croiser des pratiques et des parcours d‘expérience qui mobilisent des compétences en fonction des situations. Ce sont des espaces intermédiaires de redéfinition et de recomposition. Ils constituent des sas entre espaces publics et privés, parcours individuels et formes collectives. La confrontation à l’autre, une altérité par définition irréductible, est transcendée comme nous le disions à propos de la créolité par un processus qui dépasse la somme des intérêts individuels, du moins le temps que dure le jeu d’interactions dans ces situations.

L’ère numérique a aussi favorisé ce brassage avec ses « co-working spaces » qui offrent des espaces collaboratifs entre personnes indépendantes, une « communauté de solitudes » entre domicile et lieu de travail partageant des ressources cognitives, un espace ouvert en réseau selon des valeurs partagées et un mode d’organisation nodal renvoyant à ce que nous disions sur la « force du lien faible ».

Cette culture numérique a dépoussiéré la notion de « maîtrise d’usage » venue du milieu de l’architecture. Elle correspond parfaitement aux tiers espaces où c’est l’utilisateur final du processus et non le concepteur qui a le dernier mot, renversant par la base l’ordre pyramidal des décisions sur la gestion des espaces. C’est surtout vrai dans les processus « open-source » d’innovation sociale susceptibles de porter des alternatives économiques en réponse aux problèmes publics. C’est aussi une des voies que nous aimerions explorer au Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action.

C’est un véritable travail de la culture que nous décrivons dans sa dimension universelle de faire société ensemble. Nous nous sommes particulièrement intéressés à un de ces espaces, celui instauré par l’Échomusée Goutte d’Or en plein quartier populaire de Paris. Ce lieu échappe à toute catégorisation et n’est donc reconnu par personne, ni par le milieu culturel, ni pas le milieu socioculturel, il est pourtant pour nous exemplaire de ce « travail de la culture » propre aux tiers espaces. Effectivement ce lieu ne se définit pas par une occupation, une catégorisation, une programmation, mais par son espace du milieu ouvert sur le quartier qui agit comme sas entre lieu d’exposition artistique, d’ateliers, de rencontres et de formulation de projet.

Un tiers espace ne peut se définir sans l’existence d’un tiers qui pourtant n’entre dans aucun cadre institutionnel, échappe aux champs d’intervention et de visibilité des observatoires. Ce tiers c’est celui de la place des habitants, souvent évoquée dans les dispositifs, rarement réalisée. Ce tiers, c’est aussi cette culture immatérielle propre aux quartiers populaires qui n’entre dans ni dans les cadres patrimoniaux ni dans les lieux culturels conçus selon une autre rationalité gestionnaire, un autre mode de structuration. C’est ce travail de la culture non répertorié dont le musée veut faire « écho », non pas comme lieu de folklorisation d’une ville muséifiée, mais comme lieu vivant d’une ville en transformation.

Nous retrouvons ici le sens propre au laboratoire social d’une co-production sociale, artistique et scientifique. C’est pour les mêmes raisons que nous étudions les formes d’atelier-résidence et autres dispositifs de rencontre autour d’un processus commun, puisqu’ils peuvent se loger un peu partout, dans l’institution comme dans la rue.

Nous rejoignions Jacques Rancière dans la perspective d’un espace esthétique qui renouvelle le sens démocratique. Le tiers espace contribue à cette relation égalitaire face à l’œuvre dans sa façon de recevoir et de partager. Dans cette relation du sensible à l’intelligible émerge un sens qui n’est pas prédéterminé entre problématiques individuelles et collectives, expérience « amateur » et « professionnelle ».

Ces processus peuvent se comprendre comme une médiation de l’œuvre et une médiation de la forme. On peut entendre par « forme » la capacité des individus de se structurer, de concevoir un parcours, de capitaliser une expérience en travaillant sur des matériaux qui leur opposent une consistance et qu’ils façonnent. Cette démarche par la médiation de la forme est directement accessible sans cursus académique. En partageant ensuite la production de ce travail, ils ouvrent par œuvres interposées, un espace esthétique là aussi directement accessible dans une relation renouvelée à un public « habitant – citoyens – producteur ».

Ici intervient la médiation de l’œuvre dans cet espace esthétique délimité par la relation triangulaire entre l’intention artistique, une matière travaillée et une réception publique. Chacun peut ressentir une émotion et comprendre une démarche qui se dessine en creux de l’œuvre comme une interrogation, une énigme existentielle. Chacun peut se reconnaître comme « être en mouvement », participer à une mise en œuvre et jouer sur plusieurs espaces de réception pour l’exprimer en dehors des lieux consacrés à la culture.

C’est une autre manière d’évoquer un « art sociétal », participatif, politique comme « état du mouvement » nous renseignant sur les enjeux de notre époque. Nous pourrions également faire allusion à des arts hybrides comme ces « Nouveaux Territoires de l’Art » qu’un moment a voulu labéliser l’institution. Mais il parait plus juste de parler d’hybridation des espaces accueillants des processus inter- disciplinaires comme nous l’observons à travers les tiers espaces.

Hugues Bazin, chercheur en sciences sociales, animateur du Laboratoire d’innovation Sociale par la Recherche-Action

LES TIERS-LIEUX, Espaces d’émergence et de créativité

9 novembre 2011 par Christine Balaï Pas de commentaires »

Efigie de l’Espace PING à Nantes

Au croisement du territoire réel et du virtuel, de nouveaux lieux émergent ou d’anciens lieux sont réinvestis, des lieux tiers qui assurant le lien entre le local et le cyberespace, l’innovation et la fertilisation croisée, facilitant la rencontre et la médiation avec les différents publics et le lien social, permettent toutes sortes de créativités, supposant la mise en place de nouvelles médiations adaptées. 

 

Monographie rédigée par Christine Balaï, dans le cadre de l’étude réalisée avec le CNAM « Pratiques culturelles à Paris à l’horizon 2030, pour la Mairie de Paris, 2011

 

La notion de tiers-lieux[1]

 

C’est le sociologue Americain Ray Oldenburg qui a introduit en 1989 la notion de tiers-lieux. Oldenburg s’intéressait à la naissance de nouveaux lieux, intermédiaires entre le domicile et le travail[2] et adaptés à un style de vie urbain, individualisé et mobile.

« Les « tiers-lieux » se développent dans le monde entier. Ni privés, ni publics, ils composent une solution hybride entre espace personnel et espace ouvert, domicile et travail, convivialité et concentration. Les tiers-lieux réunissent un certain nombre de conditions permettant les rencontres informelles et favorisant la créativité des interactions sociales, notamment à travers l’ouverture, la flexibilité, la viabilité, la convivialité et l’ac­cessibilité. Les amis occasionnels, les habitants d’un quartier, les professionnels d’un secteur, peuvent s’y retrouver et en faire le noyau de leur communauté. Parmi les utilisateurs réguliers, la conversation est le centre des activités et l’humeur est détendue. Les rencontres informelles et familières dans ces lieux n’ont pas à être planifiées entre les individus qui s’y croisent et s’y retrouvent. Ce sont des lieux dits « de passage » qui attribuent un sens nouveau à l’espace et à la culture à travers les communau­tés qui se forment et se rassemblent, des réseaux qui se tissent et grandissent autour des usages que l’on en fait. Dans ce cadre, le      « café du coin », le bar connecté, le squat d’artiste ou le centre culturel en tant qu’espaces publics servant de point informel de rencontre, peuvent devenir des tiers-lieux selon l’usage qu’en font les individus qui les animent, occupent et visitent. Plus qu’une simple caractéristique spatiale, les tiers-lieux sont donc en grande partie le produit des relations humaines, des interactions créatives et des modes d’organisation sociale et professionnelle dominant les sociétés contemporaines. Chaque «tiers-lieu» a sa spécificité, son fonctionnement, son mode de financement, mais tous favorisent la créativité, l’initiative et le partage » (Design des politiques publiques, La 27e Région, p77). On assiste actuellement à l’émergence d’un nombre croissant de ces tiers-lieux. Leur fonction se formalise, se professionnalise et parfois se spécialise.

Ainsi les espaces de coworking destinés aux travailleurs nomades et aux entrepreneurs en quête d’un bureau occasionnel ou d’un lieu de rencontre répondent-ils à cette logique.

Les co-working space sont des tiers lieux spécifiques. S’inscrivant dans la  «mythologie» californienne, ils permettent, selon des modalités diverses, aux acteurs du numérique, mais pas uniquement, d’évoluer professionnellement dans un cadre stabilisé au carrefour des compétences, des savoir-faire et des communautés de pratique. C’est à travers quatre dimensions  principales[3] que la notion de « co-working space » peut se définir :

1. Economique, une capacité à générer du revenu,

2. Socioprofessionnelle, un lieu de référence où les professionnels d’un même domaine peuvent se rencontrer, échanger et travailler,

3. Culturelle, un lieu où certains principes et certaines valeurs d’ouverture, de partage sont mis en avant. Un lieu qui produit un mouvement, ayant une aura dépassant ses propres frontières de pouvoir d’action,

4. Territoriale et spatiale, un lieu inscrit sur un territoire, connecté à son tissu qui encadre, encourage et accélère les processus dit de «sérendipité» en favorisant les rencontres hasardeuses et non-linéaires.

Le brassage de compétences, de sensibilités et de point de vue différents que permettent ces espaces constitue un terreau propice à la naissance d’idées nouvelles.  La classe créative est attirée par ces lieux de vie favorables au phénomène d’émergence dont elle renforce le dynamisme et l’attractivité créant ainsi un cercle vertueux favorable à l’innovation, aux partenariats et aux synergies. De la même manière les membres des réseaux sociaux retrouvent dans ces lieux physiques un pendant naturel à leur espace virtuel.

 

A Paris, la Cantine[4] a fait office de pionnière en proposant au début 2008 un espace de travail collaboratif en réseau. Elle a pour vocation de créer un environnement propice au fourmillement d’idées dans une atmosphère de liberté et de créativité. Ouvert début 2008 dans le 2° arrondissement à Paris par l’association Silicon Sentier, associée à la Fing, cet espace d’innovation, de travail et de rencontres ne désemplit pas depuis. 15582 visites, 600 personnes uniques par semaine, plus de 500 événements, 318 coworkers, au moins 30 000 cafés, 35 personnes uniques par m2/an… Entrepreneurs, développeurs, freelance, seniors et jeunes de startup, chercheurs, politiques, artistes,  tous habitants temporaires, ont investi cet espace. . On cherche ici à favoriser le développement de projets, de logiciels, de blogs et de toute innovation liée aux technologies du numérique en faisant se croiser des mondes différents travaillant dans des lieux éclatés.   La Cantine est à la fois un lieu de réseautage, d’apprentissage, de débats et de “frottement” permettant de créer des dynamiques collectives, de structurer des communautés, en agrégeant divers acteurs sur des projets communs et collaboratifs, de créer de la valeur. Comme l’indique Stéphane Vincent, responsable du programme de la 27° Région hébergé à la Cantine, “ce qui marche dans la fabrique de l’innovation, c’est tout ce qui relève de la créativité, de l’irrationnel, du désir et de l’interdisciplinarité. La Cantine est un espace à faire de l’imprévu, qui ne touche pas seulement la filière numérique, mais est aussi un lieu d’innovation sociale”. Et pour Denis Pansu, animateur du Carrefour des Possibles, “la culture d’innovation doit être partagée. Au moment où les modèles économiques s’effondrent, le développement économique doit se faire avec les citoyens, les consommateurs”. Ces nouvelles manières d’envisager l’innovation et la créativité constituent une tendance de fond venue des États-Unis et qui se propage en Europe.

Les tiers-lieux ne sont pas cependant limités aux créatifs imprégnés de nouvelles technologies. Ils se développent aussi dans d’autres milieux : professionnels, sociaux, culturels…

La Ruche est une initiative parisienne comparable à la Cantine mais dont l’activité est centrée sur le développement durable et l’entrepreneuriat social. Cet espace de coworking met en avant la collaboration et l’échange d’idées, de problèmes et de solutions autour de l’innovation sociale et environnementale. La Ruche est ouverte à toute personne proposant une réponse innovante à un défi social ou écologique, sa vision étant de concilier économie et développement humain.

Toujours à Paris, le secteur culturel a aussi ses tiers lieux.  Patrick Genoux cite le 104 dans son article sur les tiers lieux. « Ouvert à tous les arts, cet espace (de création et de production artistique dans le 19°arrdt) compose un ensemble architectural inédit où l’art vient à la rencontre de ses différents publics. Cette orientation forte impulse des modes de fabrication, de production et de visibilité résolument nouveaux. Le 104 accueille également une pépinière de jeunes entreprises qui situent leur action au carrefour de l’innovation technologique et de la création ». www.incubateur104.org. Plus résolument innovant que le 104 qui a notamment du mal à s’inscrire dans le quartier, le 100, dans le 12° arrondissement, est un lieu ouvert dédié aux arts plastiques (mais pas uniquement) et ouvert à tous, professionnels et amateurs, pour un coût très modeste. L’ambition de ses directeurs est d’essaimer, chaque arrondissement devant selon eux, disposer d’un lieu de ce type au même titre que d’une piscine ou d’une bibliothèque municipale.

 

Dans le domaine social, le programme « Plus longue la vie »,  engagé par la Fing sur le vieillissement de la population et les relations intergénérationnelles à l’heure du numérique, a été appelé à retenir la notion de Tiers lieu : lieu de discussion, de socialisation, de découverte où les gens peuvent se rencontrer, ou se développent des animations locales en fonction des besoins des personnes, qui favorise les rencontres intergénérationnelles et valorise les personnes âgées, en mettant en avant la créativité des seniors.

La Maison ouverte, ouverte en 2003 et 2009 dans le 14e puis dans le 12e arrondissement parisien en est une illustration type. La Maison ouverte se veut un nouveau lieu de vivre ensemble, qui lutte contre la stigmatisation des personnes âgées. Mise en application du design dans le domaine social, elle développe autour des personnes âgées et leurs proches une dynamique collective et  sociale entre les générations tous en développant la dimension culturelle et en favorisant l’épanouissement et la créativité individuelle des personnes. Lieu ouvert sans fonctionnement préétabli, il choisit d’ancrer son action à l’échelle du quartier, par l’intermédiaire d’espaces d’accueil et d’activités ouverts à tous les publics et non seulement aux personnes âgées. Fermé provisoirement en l’absence de modèle économique, l’espace à venir intègrera la dimension des nouvelles technologies.

En France les tiers-lieux se développent également en province comme les Cafés de Pays de l’Yonne, Les Salles dans la Loire ou la Bo[a]te à Marseille. La profusion de ces tiers-lieux a été si importante ces dernières années que l’association Bureauwiki a décidé de créer un guide mondial des espaces de coworking  (en cours d’élaboration de façon coopérative).

 

Les problématiques soulevées

Lieux ouverts, marqués par une culture d’échange, de partage et la convivialité, les tiers lieux favorisent  la créativité, la culture de l’innovation et le vivre ensemble selon leur spécificité (co-working place, lieux culturels, « Maisons »). Ils ont une dimension culturelle forte à la fois numérique, sociale et d’innovation. Cette culture reste toutefois aujourd’hui inégalement partagée. Dès lors, l’enjeu est de créer les conditions de développement et de maillage de ces lieux sur l’ensemble du territoire, et leur accès par l’ensemble de la population.

 

L’esprit de partage, d’échange, de convivialité et de vie communautaire » caractérise le mouvement des coworking space. « Le co-working est considéré (…) comme un mouvement socioculturel dans lequel la collaboration est le lien structurant de la commu­nauté. Une notion d’intelligence collective apparait dans ces espaces, la communauté des coworkers formant des petites équipes d’indépendants se réunissant autour d’un projet collaboratif. Ainsi la collaboration n’est pas unique­ment une fin en soi mais un mode d’organisation intrinsèquement lié à ces types de lieu. L’aspect culturel se manifeste dans les espaces de co-working aussi par l’influence des communautés de l’open source et par l’assimilation de la « culture du libre » par les nouvelles générations »[5]. Nouveau type de lieu cristallisant et rendant visible les valeurs de la « culture digitale », la Cantine est empreinte d’une dimension culturelle technologique forte sans pour autant réserver son accès aux seuls «technophiles». Comme l’indique Stéphane Vincent, responsable du programme de la 27° Région hébergé à la Cantine, “ce qui marche dans la fabrique de l’innovation, c’est tout ce qui relève de la créativité, de l’irrationnel, du désir et de l’interdisciplinarité. La Cantine est un espace à faire de l’imprévu, qui ne touche pas seulement la filière numérique, mais est aussi un lieu d’innovation sociale”.

L’animation sous-jacente au lieu est fondamentale. Elle s’appuie sur une équipe d’animation dédiée et une diversité de formats d’animation (conférence, ateliers de travail, Barcamp, petit-déjeuner débat,  etc.). Ces modes d’animation doivent favoriser la transversalité des acteurs, le brassage des réseaux  et des communautés d’acteurs, de filières professionnelles, l’identification des innovations et tendances technologiques, la rencontre avec les « end– users », etc.), un accompagnement personnalisé des porteurs de projet, une programmation de contenus de qualité.

Des lieux comme la Cantine, s’ils sont ouverts à toute population, concernent avant tout les couches créatives mais seulement marginalement les autres couches de la population. La culture numérique mise au service de l’innovation sociale et du vivre ensemble reste peu développée.

Comme l’indique Hubert Guillaud, d’InterNet Actu, « La fracture numérique se réduit au niveau des populations les plus réfractaires. On parle beaucoup des Digital Native, mais les jeunes utilisent l’internet sans vraiment le maîtriser. La question de l’alphabétisation par rapport au numérique reste entière. Il n’y a plus de fracture numérique avec le mobile. Avec les smartphones demain, les gens auront une connexion permanente au web, mais les outils ne feront pas tout, la différenciation se fera sur le contenu.  Les fractures sociales sous-jacentes perdureront s’il n’y a pas d’action. Cela pose la question de la politique culturelle : Où est la politique culturelle, la politique publique numérique ? En France, on privilégie l’économie numérique, mais on ne voit pas la ligne de fond. Le dernier plan numérique d’éducation concerne l’informatisation des collèges ».

« La question de la médiation est essentielle, cela est loin d’être facile ».  rappelle Hubert Guillaud. « C’est une question d’Education populaire. Le numérique est un levier supplémentaire pour l’éducation populaire, un outil prétexte, une façon de dépasser les choses ancrées ».

Cela redonne toute sa place pour réinvestir d’anciens lieux dans une dynamique de tiers lieux (ou en créer de nouveaux) : espaces publics numériques (EPN), bibliothèques, centres culturels, espaces sociaux, maisons de quartiers, cybercafés sociaux, etc. constituent des lieux de rencontres, d’éducation populaire, de projets pour inventer de nouvelles pratiques, permettre la fertilisation croisée au service de l’innovation et/ou du vivre ensemble, en s’appuyant sur le numérique comme vecteur de connaissance et de collaboration.

La Maison Populaire de Montreuil s’inscrit dans une telle dynamique. Pour Jocelyne Quélaud responsable multimédia « La Maison pop de Montreuil, c’est une association d’éducation populaire, au sens originel du terme. C’est un lieu où on va retrouver la pluridisciplinarité, avec plus d’une centaine d’ateliers annuels. Il y a également de la diffusion culturelle :

- des arts visuels : ça fonctionne comme un laboratoire avec un commissaire différent chaque année qui fait trois propositions. Ca permet parfois aux artistes de créer des œuvres spécifiques.

- de la musique : des concerts, des rencontres. Vendredi il y a eu une soirée superbe qui mêlait des professionnels et des amateurs avec un croisement des disciplines. C’était intergénérationnel, ça s’est clôturé par un concert avec des jeunes de 11-13 ans. Avant il y avait des ateliers d’ukulélé, de chants du monde. On travaille vraiment sur cette notion d’intergénérationnel et de croisement de cultures. C’est de la trans-culture.

Le multimédia a toujours fait partie de l’association. Ce principe a toujours été présent. Il y a eu des débats autour de quelles sont les images de demain ? En 1998, Annie Agopian a monté un dossier pour ouvrir l’espace multimédia dans cet esprit : arriver à croiser des choses pour susciter des désirs. Le dossier a été accepté et c’est là que je suis arrivée.

La maison pop à la base, c’est de la transdisciplinarité. Beaucoup d’enseignants se plaignent de ne pas avoir de lieu pluridisciplinaire, ne serait-ce qu’au niveau des universités qui sont spécialisées. Comment générer des croisements ? »

« Le potentiel est donc bien non seulement dans le numérique mais dans la rencontre et l’action. Dans ce contexte, l’enjeu est d’une part de garantir un lieu d’échange dédié au lien social entre habitants et acteurs de la société civile, et d’autre part de marier la dimension numérique avec la capacité de se rencontrer vraiment pour produire du « vivre ensemble ». affirme ainsi Hugues Aubin, chargé de mission TIC à la Ville de Rennes.

Pour François Seyden de l’association Parlez Cité, « Il y a un concept que j’ai envie de développer : le cybercafé citoyen. L’idée, c’est qu’on est dans un lieu de rencontre mais on peut aussi produire du contenu parce qu’on a tous les outils. C’est le principe d’une équipe de rédaction dans un lieu citoyen. Dans les café philos, les gens viennent écouter. Moi, je propose un lieu où on vient débattre et diffuser quelque chose à partir du débat ».

Pour Maurice Benhayoun « Le prochain défi est de traiter correctement le rapport avec la banlieue. Si on veut montrer qu’on est à la pointe de la question, c’est le grand pari du Paris à venir. On peut le traiter en repensant la fertilité des banlieues. Et de préconiser un certain nombre de pistes : notamment reconstruire le réseau de MJC, lieu toujours ouvert où on peut toujours entrer.  Aujourd’hui, les problèmes se cristallisent sur les cages d’escalier, parce que les jeunes n’ont pas de lieu où aller, pas de salle de jeu, pas de lieu de rencontre légitime. Les salles de sport sont efficaces, elles sont d’abord un lieu de rencontre. A Champigny, le commissariat est au centre de la Cité ».

Au-delà de la multiplication des lieux favorisant la rencontre et la créativité c’est bien la création d’un nouveau « vivre ensemble » dont il s’agit. Les « tiers lieux »  apparaissent alors comme des dispositifs clé en complémentarité avec les réseaux sociaux de proximité afin de favoriser la solidarité de proximité.

Inaugurée par Xavier Darcos, Ministre du Travail, des Relations sociales, de la Famille, de la Solidarité et de la Ville, la Maison des Voisins, implantée dans le 17ème arrondissement de Paris, est le premier espace dédié au développement des solidarités de voisinage et à l’amélioration du climat social dans les immeubles ou les lotissements. Lieu de rencontre, la Maison des Voisins doit permettre de créer une dynamique positive entre les habitants, qui deviennent acteurs à part entière de tous les projets du quartier.  » Avec la Maison des Voisins, nous voulons stimuler les solidarités de proximité en mettant à la disposition des habitants des outils simples et efficaces pour développer des liens de proximité, se former, partager des idées d’action, des expériences… » déclare Atanase Périfan, Président de l’association « Voisins Solidaires » et créateur de la Fête des Voisins. La première maison-pilote a ouvert ses portes au 1bis, rue Descombes 75017 Paris. L’association Voisins Solidaires prévoit d’ouvrir 10 nouvelles Maisons des Voisins d’ici fin 2010 un peu partout en France en partenariat avec les mairies, les bailleurs sociaux… Elle envisage par ailleurs de croiser les maisons des voisins avec les réseaux sociaux de mise en relation entre habitants. Des contacts sont en cours avec Charles Verdugo, responsable de ma-residence.fr, et avec Nathan Stern, fondateur de Peuplade et de Voisin’Age.

Dans une vision prospective imaginée dans le cadre du programme « Plus longue la vie », le scénario du MAGASIN redonne aux espaces de grande distribution, la chaleur et la convivialité des marchés, en imaginant un espace coopératif entre grande distribution et ressources locales. Le MAGASIN est un espace dédié au ravitaillement sous toutes ses formes : services de portage de repas, associations de cuisiniers amateurs, wiki territorial des producteurs locaux, locaux disponibles pour une serre agricole partagée… Qu’il soit positionné à la périphérie des villes, ou en milieu rural, le dispositif crée un « éco-système », dynamisant la vie sociale, recréant du lien et une éthique solidaire et durable autour des activités de consommation. Le dispositif FIL D’ARIANE propose un réseau de ressources matérielles et humaines pour favoriser le maintien à domicile et les opportunités d’entraides entre les habitants. On y retrouve les patients, mais aussi leurs proches (les « personnes relais »), les soignants à domicile, les associations, les groupes bénévoles. Au centre du dispositif Fil d’Ariane (cité pour les réseaux sociaux) une ANNEXE héberge les professionnels de santé et favorise l’échange de paroles et la coordination des acteurs en évitant le piège d’une relation de soin déshumanisée.

Le renouveau des Espaces publics numériques

Nés il y a presque 15 ans pour lutter en faveur de l’e-inclusion, les lieux d’accès public à Internet sont aujourd’hui plusieurs milliers sur toute la France. En Ile-de-France, Sur les huit départements qui constituent le territoire régional, deux d’entre eux ont mis en place une politique volontariste de développement d’espaces publics numériques sur leur territoire : Paris et l’Essonne et de façon moindre les Yvelines. Une dizaine de collectivités locales ont une coordination territoriale et, à ces personnes, viennent s’ajouter les réseaux nationaux ou métiers qui ont également une coordination et animation régionale. Il s’agit aujourd’hui principalement des Cyber-base animé par la Caisse des Dépôts et Consignations, des Point Cyb initiés par le Ministère de la Jeunesse et des Sports, ou encore de réseaux comme celui de la Fédération des Centres Sociaux Parisiens… 435 espaces publics numériques (EPN) ont été recensés sur le territoire francilien par Artesi Ile-de-France. La plupart des EPN sont désormais intégrés dans une structure existante ayant ses propres activités et publics, comme des bibliothèques ou médiathèques, des centres sociaux ou maisons de quartier… L’objectif pour Artesi-Ile-de France « est de travailler à un maillage territorial cohérent avec une visée d’équité territoriale pour l’accès accompagné à Internet et au multimédia ». En France, la ville de Brest a poussé le plus loin cette politique en créant un maillage terrritorial dense de PAPI (point d’accès public à internet) intégrés dans des lieux ordinaires de proximité et impliquant les acteurs de la cité dans l’accompagnement des usages.

Une résidence concernant l’avenir des espaces publics numériques menée en Région PACA dans le cadre du programme de la 27° Région (laboratoire d’innovation publique des Régions de France) a montré que l’EPN incarne aujourd’hui une approche moderne de la médiation et de l’espace public « nouvelle génération ». Il peut s’y produire des choses qu’on ne voit pas forcément dans les espaces publics traditionnels, à l’accueil des mairies, au sein des organismes de formation. Comme le dit Michel Briand, maire-adjoint à Brest en charge du numérique « nous ne sommes plus seulement dans un équipement destiné à réduire les écarts, mais dans la palette des usages inventés par un ensemble d’habitants et d’acteurs du quartier, dès lors que les animateurs ont su développer une attitude d’attention aux personnes et aux usages potentiels ». La résidence menée dans le cadre de la 27° Région a permis de révéler, que les EPN ont depuis longtemps franchi le stade de simples lieux d’accès pour devenir des espaces de production et d’invention ; des lieux ouverts où se construisent des pratiques de médiation nouvelles, et où s’inventent des réponses concrètes à la recherche d’emploi et au développement d’activités. Il est sans doute possible d’encourager les EPN non seulement à inventer des services, mais à les co-concevoir avec les utilisateurs, les EPN jouant le rôle de laboratoire de nouveaux services.

Des tiers lieux au service de l’innovation sociale et culturelle

A Nantes, l’association PiNG préfigure ce type de lieu, au service de l’innovation sociale et culturelle pour tous : association-ressource et pépinière de projets innovants, PiNG conseille, accompagne et impulse des initiatives qui permettent d’identifier, d’expérimenter et d’évaluer les usages sociaux et culturels liés au multimédia. A travers ses activités PiNG valorise la dimension culturelle des pratiques numériques, à la fois comme outils d’accès à la culture et aux savoirs, outils d’expression et de création, outils de mutualisation et de coopération.

Pour Maurice Benhayoun, il faut aller plus loin : « Il faut créer des lieux de réflexion à l’intérieur de la Cité, créer des microsociétés sur des bases politiques qu’on connaît. Créer des lieux où les habitants ont une vraie raison de se situer où on les aide à créer leur futur, développer des activités. Créer des pôles de développement urbain. Rester ouvert. La réponse n’est pas dans l’industrie. Si la question sociale est prioritaire, l’industrie est secondaire. Il faut faire des pôles d’innovation sociale, à l’exemple des pôles de compétitivité. Susceptible de générer un vrai savoir et une vraie richesse.  Il faut créer un pôle de compétitivité d’innovation sociale. Il y a des besoins, un potentiel de mise en œuvre, il faut donner aux gens les moyens de construire ce dont ils ont besoin ».

Longtemps considérée de façon marginale et avec des moyens chichement accordés, l’innovation sociale retrouve quelques lettres de noblesse avec le numérique dans un contexte de crise qui appelle à la réinvention sociale. C’est dans cette perspective qu’il faut considérer le projet Liens[6]. Une façon d’impliquer activement la population et les structures associatives et de quartier dans la construction du « vivre ensemble » pourrait être d’encourager le développement d’universités populaires, tout en favorisant le croisement entre culture populaire et culture numérique.

Depuis Janvier 2009 un groupe de recherche composé d’habitants de la ville de Ris-Orangis s’est constitué pour réflé­chir au concept d’université populaire. Réunie à la MJC de Ris-Orangis, la démarche est accompagnée depuis le commencement par un philosophe, Miguel Benasayag, qui a une expérience intéressante de création d’université populaire depuis une vingtaine d’années dans différents pays (France, Argentine, Italie, Belgique, Bolivie, etc.). Afin de redonner aux femmes et aux hommes de la puissance d’agir dans un monde envahi par le négatif, l’objectif des « Université populaire-laboratoire social » (UPLS) est de construire des savoirs concrets qui émergent de situations concrètes vécues par les personnes rencontrées (travail, école, transport, hôpital, prisons, luttes de sans papiers, etc.) et de recueillir, en un territoire donné, ce que Foucault a nommé les « savoirs assujettis », savoirs locaux et territorialisés à partir desquels les personnes concernées pourront formuler des hypothèses théoriques et pratiques afin de se réapproprier leur vie. Le dispositif des UPLS permet ainsi de rechercher et de proposer des réponses collectives et pratiques aux dysfonctionnements d’une société trop marquée par l’idéologie néolibérale. Cette université est dite « populaire » parce qu’elle a vocation à être la plus large possible, à développer son champ d’action dans un grand périmètre, celui des habitants d’un quartier, par exemple, comme c’est le cas dans l’expérience qui commence à être menée par la MJC de Ris-Orangis.

 

 

 

 

 


[1] Patrick Genoud, de l’Observatoire technologique de Genève, a rédigé, avec Alexis Moeckli, un article* sur ces lieux de créativité dans le numéro de juin de la Revue suisse d’économie sociale

[2] « Alors que la maison et les endroits de vie constituent les « premiers-lieux », les « second-lieux » sont les places de travail où les individus passent le plus clair de leur temps. Les « tiers-lieux » représentent pour leur part des points d’ancrage de la vie communautaire qui favorisent des échanges plus larges et plus créatifs au niveau local et permettent ainsi d’entretenir la sociabilité urbaine. Ces lieux ne sont pas les espaces publics habituels (aéroports, gares, parcs) qui voient passer une foule hétérogène. Ce sont des endroits plus localisés et dont l’espace, favorisant les liens et les échanges, a été accaparé par les individus », in Patrick Genoud

[3] Action d’évaluation et de diffusion de la plateforme d’innovation « La cantine par Silicon Sentier », http://lacantine.org//uploads/208/Action_La_Cantine_SiSe_-_Fing.pdf

[4] Action d’évaluation et de diffusion de la plateforme d’innovation « La cantine par Silicon Sentier »

[5] Action d’évaluation et de diffusion de la plateforme d’innovation « La cantine par Silicon Sentier », p. 13

[6] Soutenu par une dizaine de partenaires (Cap Digital, la Fing, Réseau Entreprendre, Entrepreneurs d’Avenir…), le projet LIENS (Laboratoires d’Innovation en Écosystèmes Numériques et Sociaux) vise à favoriser l’émergence d’écosystèmes d’innovations numériques et sociaux pour répondre aux problématiques sociales les plus importantes dans les champs du logement, de l’emploi, de la santé, de l’éducation, de l’exclusion et de l’alimentation. L’objectif du projet LIENS est de mobiliser une intelligence collective et de s’inscrire dans une démarche d’innovation ouverte et participative pour faire émerger des solutions utiles à tous, en utilisant  les ressources et valeurs du monde numérique avec celles du monde de l’entreprise, de l’entrepreneuriat social, des ONGs, des collectivités. www.liens.coop

 

Les espaces intermédiaires de l’existence

30 août 2011 par Hugues Pas de commentaires »

Valorisation d’espaces de l’expérience à travers l’appropriation
par la recherche-action de l’outil biographique

Intervention d’Hugues Bazin au congrès de l’Association française de Sociologie, réseau thématique 22 « Parcours de vie et dynamiques sociales », 6 Juillet 2011 – Grenoble

 

Mots clés

Innovation sociale, recherche-action, autobiographie, laboratoire social, espace intermédiaire

Résumé

L’approche biographique proposée dans nos travaux d’enquête auprès d’acteurs sociaux et culturels a conduit certains à s’approprier une démarche de recherche-action et constituer un « Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action ». Nous avons pu mettre ainsi en lumière et en valeur des espaces particuliers de l’expérience en termes de recomposition sociale et de créativité : les « espaces intermédiaires ». La reconnaissance de cette intelligibilité et intelligence du social favoriserait une contre-expertise au service de la résolution de problèmes sociaux.

Introduction

Participant à des évaluations d’actions culturelles dans les quartiers populaires, j’ai été amené à rencontrer une catégorie d’acteurs associatifs, travailleurs indépendants, artistes intermittents, qui dans des formes plus ou moins subies ou choisies d’orientation professionnelle investissent des espaces intermédiaires[1]. Au fur et à mesure de ces rencontres s’est constitué un réseau qui s’est appelé « espace populaire de création culturelle » traduisant cette réalité sociale.

Souvent la rencontre avec ces acteurs s’est accompagnée d’entretiens ouverts permettant ainsi de constituer un corpus de connaissances et de confirmer l’entrée dans une démarche collective à travers des ateliers de recherche-action. Ce sont des personnes entre 18 et 40 ans avec une moyenne d’âge de 30 ans, majoritairement en relation avec le tissu associatif soit comme salariés soit comme bénévoles. Ce support associatif joue le rôle d’interface permettant d’alterner plusieurs modes d’investissement socioprofessionnel en rapport avec le champ socio-éducatif, de l’animation socioculturelle et du spectacle vivant. C’est même une « marque de fabrique » de ce profil d’acteurs de ne pas se cantonner à un seul secteur d’activité ou une seule catégorie professionnelle, mais d’être ainsi à l’articulation de différents modes d’investissement.

Espaces intermédiaires

Nous pourrions qualifier ces espaces comme un entre-deux spatial et temporel de l’existence où se recompose et se reformule une posture socioprofessionnelle par l’investissement de situations créatives. Ils peuvent être provoqués au départ par une rupture caractérisée soit par un changement de direction en milieu de vie, soit une bifurcation vers d’autres activités juste après une formation scolaire ou professionnelle classique.

Ces situations de recomposition et de reformulation s’incarnent par des réalisations et des productions dans des formes socioprofessionnelles interstitielles ou décalées, généralement dans des cadres peu formalisés tels que des situations d’intervention en ateliers socioculturels et artistiques, d’autoproduction sociale et économique, de culture numérique libre, etc.

Ces espaces-temps ne sont pas éphémères et peuvent représenter des moments importants dans l’histoire de l’individu. Pourtant, paradoxe notable, ces zones de l’expérience échappent à la visibilité institutionnelle et à la connaissance sociologique. Ils constituent néanmoins des phénomènes rationnels de réponse aux conditions de vie comme mode de gestion de l’incertitude.

On peut expliquer cette non-reconnaissance et cette non-visibilité par le fait qu’un champ d’expérience n’entre pas dans les catégories classiques. Par exemple les catégories « amateurs » et « professionnelles » utilisées habituellement par l’institution pour valider les compétences n’ont pas de pertinence pour qualifier les espaces intermédiaires.

La pratique amateur est considérée comme un « bricolage » et donc souvent dévalorisée par l’institution où les corps professionnels constitués. Ce monde professionnel, même issu des mouvements émergents, évolue sous des formes labellisées dans des logiques gestionnaires, lobbyistes ou des modes de fonctionnement académique assez éloignés de l’esprit indépendant des origines. Nous pensons par exemple au mouvement hip-hop dont nous connaissons les débuts et avons vu évoluer une nouvelle génération qui est prise dans ce débat de la professionnalisation en forme de dilemme[2].

Une pensée systémique de la complexité serait nécessaire pour s’opposer à une vision binaire et dichotomique. Effectivement, si ces catégories amateurs/professionnelles bornent un espace d’activité, elles sont bien incapables de définir un processus qui « pousse du milieu » dans cette faculté qu’ont les acteurs de provoquer des situations collectives de coproduction sociale et professionnelle plus ou moins autonomes.

Il en est de même lorsque nous traitons des questions d’insertion avec des catégories comme « Inclus » et « Exclus » qui se révèlent là aussi incapables de rendre compte d’une complexité sociale et encore moins d’une intelligence sociale dont la compréhension serait pourtant nécessaire si nous voulons apporter des réponses aux problèmes contemporains, nous pensons tout particulièrement à la question de ce que l’on a coutume d’appeler en France « les banlieues ».

Sans cette analyse situationnelle des espaces intermédiaires, il est donc fréquent que des acteurs pourtant avertis, compétents et qualifiés ne soient pas acceptés dans leurs capacités puisqu’ils n’entrent pas dans un champ de visibilité catégorielle ou sectorielle. Cette contrainte normative provoque un décalage avec la réalité vécue où des situations à fort potentiel créatif sont traitées de manière ambivalente souvent comme des « situations à problèmes ».

Ce n’est pas sans générer une souffrance, non pas au regard des conditions de vie que ces acteurs acceptent, mais par rapport à la non-reconnaissance extérieure et la difficulté, voire l’impossibilité de partager une recherche individuelle et collective et l’exposer dans l’espace public comme réponse alternative aux problèmes actuels.

Une des conséquences est la gestion d’une certaine précarité qui, en se poursuivant dans le temps, instaure une culture de l’incertitude. Il s’agit de vivre par exemple par intermittence du chômage et de petites activités de production. Cette posture peut devenir un choix en décidant délibérément de ne pas entrer dans le monde salarial, de survivre avec un RSA et profiter de ce temps dégagé pour mener des activités enrichissantes, bien que peu lucratives.

Ce qui pouvait se concevoir comme des micros ruptures socioprofessionnelles, devient de plus en plus un mode habituel de gestion d’un certain nombre de parcours d’expérience. Le passage par ces espaces intermédiaires mobilise finalement des domaines importants de l’engagement humain, soulignant en creux l’énorme gâchis que représente sa non-prise en compte.

Recherche-action

Comment appréhender la situation de ces acteurs qui se définissent plus par une professionnalité que par une profession ? La professionnalité se distingue de la profession non pas par l’acquisition d’un statut, mais par un répertoire de compétences mobilisables en fonction des situations d’implication et ainsi par la possibilité de « naviguer » entre différentes postures socioprofessionnelles. Nous pourrions dire autrement que l’acteur se définit par l’espace qu’il crée, non par une appartenance catégorielle.

Rencontre Échomusée Goutte D'Or

Comment prendre et comprendre cette situation non comme un manque ou une déficience, mais comme une ressource ? Comment les acteurs peuvent se doter d’outils de production de connaissance et poser ces enjeux de la connaissance à partir de la reconnaissance de leur parcours d’expérience ?

En cherchant à répondre à ces questions, s’est posée naturellement l’articulation entre une démarche en

recherche-action et un travail réflexif autour d’entretiens biographiques. Le fait que ce champ d’expérience est dans l’angle mort de la connaissance sociologique alors qu’il représente un mode de réponse pertinent aux conditions de vie rend d’autant plus nécessaire l’appropriation par les acteurs eux-mêmes des outils méthodologiques de la production de cette connaissance.

Effectivement, c’est la définition même de la recherche-action d’instaurer un rapport entre production de connaissance et transformation sociale. Les entretiens de type biographique permettent aux acteurs de se saisir de cette démarche en se prenant eux-mêmes comme sujet d’étude au lieu d’être traités comme objet d’étude.

La démarche proposée s’est articulée autour de trois mouvements : une « recomposition » où l’individu se reconstruit et affirme une cohérence ; une « réflexivité » où l’on se prend soi-même comme matériaux d’étude et un « dépliement » où l’on conçoit des espaces innovateurs d’expérimentation. La possibilité d’articuler ces trois dimensions pourrait alors se définir comme une « recherche-action intégrale ».

Recomposition

La précarité émiette les parcours, comment recomposer une cohérence ? Il s’agit de sortir des cadres normatifs qui ne permettent pas de comprendre sa propre réalité et recomposer son parcours d’expérience dans une cohérence. Penser la vie, c’est d’abord s’en décoller, se déplier, ouvrir un espace particulier. L’entretien biographique ouvre la possibilité d’une « auto-éco-organisation », en s’appropriant des notions comme celle d’espace intermédiaire. Par recentrages successifs, il s’agit de capter les moments clés, les situations fondatrices dans son parcours d’expérience.

C’est un travail sur soi de déconstruction/reconstruction tellement nos représentations et structurations cognitives sont modelées par une certaine conception de l’activité au point de passer comme nous venons de le constater dans l’angle mort de la connaissance tout ce qui n’entre pas dans ce cadre. L’entretien biographique invite à travers son aspect maïeutique à déclencher et approfondir ce processus de prise de conscience où l’on s’approprie les outils de compréhension de sa propre réalité et de poser ainsi une parole en prise avec cette réalité.

Dans un second temps, sous la forme d’atelier de recherche-action les problématiques individuelles ainsi éclairées se croisent avec celles des autres acteurs. Émerge alors une nouvelle grammaire de la pensée avec la constitution d’un glossaire conceptuel propre aux acteurs concernés. C’est un nouveau vocabulaire qui passe par l’appropriation ou la redéfinition de mots clés pour penser sa réalité autrement et décrypter une complexité.

Parmi ces mots-clés, deux sont apparus comme déterminant et ont été validés par les acteurs dans la problématisation de leur situation : les notions de « processus » et d’ « écosystème ».

- L’écosystème s’oppose à une pensée linéaire et verticale qui conçoit par exemple la transmission comme un dispositif intergénérationnel et l’insertion comme une incorporation catégorielle, ou corporatiste. L’écosystème au contraire ouvre sur une pensée systémique. L’investissement socioprofessionnel ne se calcule plus alors en fonction de critères de réussite ou d’échec d’une « intégration », mais par la capacité de l’acteur à produire de nouvelles situations créatives.

Le propre de l’écosystème est d’être constitué par une diversité d’éléments en interaction qui s’autorégulent et facilitent une cogestion et une autonomisation de la situation collective. Nous pouvons citer à titre d’exemple un certain type de friches urbaines, de squats, de jardins partagés, et plus généralement l’occupation d’espaces interstitiels c’est-à-dire non encore attribués ou dédiés à une fonction et dont l’activité se définit alors par la manière dont les acteurs vont occuper cet espace. Nous parlons ici principalement d’acteurs culturels, mais cette pensée écosystémique peut évidemment s’appliquer à d’autres champs sociaux, qu’il s’agisse par exemple des quartiers populaires, des « mondes de la petite production » à l’instar des biffins, chiffonniers et leur écosystème de récupération.

- Autre notion qui permet de changer le cadre normatif celle de « processus » qui interroge directement la logique de « projet ». Il existe effectivement une dérive propre au marché libéral actuel qui demande une plus grande souplesse d’adaptabilité avec l’injonction renvoyée à chaque individu d’élaborer continuellement et séquentiellement des « projets ». Ce capitalisme cognitif qui place la personne elle-même comme matière première au centre de l’exploitation économique a parfaitement été intégré dans les milieux socioprofessionnels. C’est le cas dans le milieu associatif à travers les modalités de financement. Nous pouvons objecter que l’existence ne se construit pas selon ces modalités séquentielles de contrôle plaçant l’acceptation de projets comme norme de la réussite ou de l’échec, favorisant d’autant plus le sentiment de précarité.

Face à ce constat, la notion de processus permet de replacer le projet non plus comme une fin en soi, mais comme un outil au service d’une cohérence individuelle et collective. Ainsi, le sens et la finalité d’une production sont mieux maîtrisés dans la perspective d’une transformation sociale. C’est ouvrir par exemple la possibilité de mettre en place des cadres expérimentaux où se négocie la démarche de recherche-action. Il s’agit donc de proposer une alternative au mode officiel de visibilité, de financement et d’évaluation de nouvelles règles.

Réflexivité

La réflexivité est une gymnastique intellectuelle, un exercice régulier provoqué par la recherche-action. Elle participe autrement à cette recomposition de l’individu et la compréhension de son expérience.

Il ne s’agit plus uniquement de relater une expérience, mais de comprendre ce qui se transforme dans cette expérience. Et en comprenant ce qui se transforme dans cette expérience on se transforme soi-même comme sujet comprenant. Ce mouvement influence donc directement son parcours de vie qui, de nouveau, est pris à nouveau comme matériaux de connaissance et ainsi de suite.

Il y a un aller-retour continuel entre une vie intérieure en dehors de l’histoire et une vie extérieure comme acteur dans l’histoire. Le travail sur la première dimension permet de renforcer la seconde et réciproquement.

Ainsi, le fait d’être totalement impliqué en situation et d’autre part de développer une analyse de cette situation n’est plus vécu comme antinomique. En sortant de cette opposition binaire entre réflexion et action il devient possible pour la personne de se positionner comme « acteur-chercheur » et engager un processus de transformation. Ce qu’ont par exemple du mal à concevoir des milieux comme certains activistes militants, c’est que l’action seule ne peut être garante d’une transformation. Bien souvent elle ne sert simplement qu’à justifier la reproduction de ce que l’on sait faire dans une posture figée. Le travail réflexif permet de bousculer ce conformisme.

Il doit avoir en retour un impact sur la configuration mentale et sociale de son engagement. Cette nouvelle configuration est prise alors comme nouveau matériau d’étude qui va alimenter à son tour le mouvement de transformation. La réflexivité instaure ainsi un mouvement en spirale. L’entretien biographique constitue ici aussi une base intéressante pour engager ce processus. Souvent d’ailleurs les acteurs apprécient l’entretien dans cette perspective, car il ouvre un espace qui leur manquait pour prendre le temps d’engager ce travail sur eux-mêmes.

Insistons à ce propos sur la relation entre le temps et l’espace. Les acteurs déplorent continuellement qu’ils n’ont pas le temps pour la réflexion. Mais nous nous apercevons lorsque nous créons l’espace, c’est le cas de l’entretien biographique, nous créons les conditions d’un temps réflexif que les acteurs peuvent s’approprier. Autrement dit, il faut de l’espace pour prendre le temps. C’est une autre conséquence de cette réflexivité de résister à la dépossession de son propre temps et apprendre à trouver son propre rythme.

Dépliement

En rapprochant les enjeux existentiels et sociétaux, chaque personne est invitée à développer sa propre recherche. Pour reprendre la remarque des ethno-méthodologues, il n’y a pas d’« idiot culturel », chacun mobilise en situation une méthodologie pour répondre aux problèmes auxquels il est confronté.

Ainsi, une troisième dimension propre à la démarche de recherche-action apparaît, celle de dépliement. Une fois que nous avons changé nos cadres normatifs de pensée et positivé notre engagement à travers un mouvement de recomposition, puis après avoir pris la mesure d’un travail réflexif et engagé une transformation individuelle, il s’agit maintenant de pouvoir négocier ces nouveaux espaces dans son cadre habituel d’engagement socioprofessionnel.

Jardin particpatif Paris 18eme

Le dépliement renvoie à la notion de pli chère à Deleuze et suggère que cette opération du dedans par laquelle commence la recherche-action soit aussi une opération du dehors par laquelle l’acteur-chercheur transforme des situations sociales.

En chacun de nous sont incorporées des relations de pouvoir qui renvoient crûment à une expérience moderne de la précarité. Chacun contient en lui d’une certaine manière un espace social froissé, des zones de clivage et de fractures. Comprendre l’intérieur c’est donc aussi comprendre l’extérieur et réciproquement. Saisir la signification de l’expérience comme un dépliement de son époque c’est permettre de replacer le parcours d’expérience avec ses luttes internes comme une expression aussi des luttes sociales.

Cette opération de dépliement permet de redéfinir les modalités d’engagement pour une nouvelle génération d’acteurs. Ce que prennent en compte difficilement les structures traditionnelles d’engagement militant de type corporatistes, syndicales, politiques ou fédératives. Un exemple significatif actuel est la lutte des « indignés » qui se caractérise justement par l’investissement de formes situationnelles écosystémiques dans l’espace public et instaure ainsi une nouvelle culture de lutte et de mobilisation. Ce sont des espaces hybrides où l’acteur chercheur définit moins sa position par un statut extérieur que par l’investissement d’une situation.

Constitution de laboratoires sociaux

Une des conséquences de cette recherche-action intégrale basée sur une approche biographique est de laisser envisager de nouvelles formes d’organisation et d’expérimentation. Cela se concrétisa par la mise en place d’une plate-forme ressource non instituée sous le titre « laboratoire d’innovation sociale par la recherche-action » (LISRA[3]).

Intuitivement, nous avons commencé à mettre en œuvre cette pensée et pratique des espaces à travers des « journées interstice ». Faciles à organiser, elles peuvent s’insinuer dans des lieux institutionnels comme des lieux informels, voir improbables, partout où des acteurs s’impliquent (partage de parcours d’expérience, performance, déambulation, etc.). C’est la possibilité de pro

Journée interstice dans le jardin partagé "Bois Dormoy" Paris 18eme

voquer des situations d’échanges dans n’importe quel endroit et favoriser ainsi une coproduction sociale, esthétique et scientifique en ouvrant un espace commun. À partir de là, l’idée est moins de poser un cadre rigide d’intervention que de favoriser l’appropriation d’une démarche. Le principe est simple, chacun peut apporter ses matériaux sur lesquels il travaille et partager l’avancée du processus selon le principe d’un work in progres. Les participants sont ainsi invités à prendre une posture d’acteur-chercheur[4].

Le caractère innovant s’inscrit dans cette démarche même, par le décalage des perspectives qu’il provoque : aborder les ateliers comme écosystème, l’espace public comme déambulation, la formation comme espace autonome d’accompagnement à l’autoformation, un lieu culturel comme un espace hybride… Cette « pensée de l’espace » n’est-elle pas une manière de réintroduire l’acteur au centre dans sa capacité d’expertise et de transformation ?

Il s’agit pour le LISRA de valider ces situations vécues par les acteurs comme « laboratoire social » et par voie de conséquence de légitimer la posture d’acteur-chercheur dans leur investissement d’espaces intermédiaires.Ainsi, en même temps que se créent des situations collectives, il devient possible de s’approprier les outils méthodologiques pour produire de la connaissance sur ces situations. Nous expérimentons par exemple ce type laboratoire vivant avec l’Echomusée Goutte d’Or à Paris[5].

De même, avons validé cette connaissance issue de l’expérimentation sociale à travers la mise en place d’un cycle de rencontres à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord autour de la problématique « pratique des espaces et innovations sociales » dans le cadre de l’axe « penser la vie contemporaine »[6]. La compréhension de ces situations comme laboratoire social favorise ainsi un travail comparatif et une diffusion de la connaissance rendant possible une généralisation au-delà des cadres expérimentaux initiaux.



[1] Laurence Roulleau-Berger a déjà évoqué cette notion d’espace intermédiaire : Le travail en friche : Le monde de la petite production urbaine, L’aube (Monde en cours), 1999 – La ville intervalle : Jeunes entre centre et banlieue, Meridiens Klincksieck, (Réponses sociologiques), 1993.

[2] Voir notre contribution au dossier « Dilemmes hip-hop » : http://blog.recherche-action.fr/enjeuxdelaconnaissancedanslehiphop/2011/03/04/dossier-%C2%AB-dilemmes-hip-hop-%C2%BB/

[3] LISRA – http://labo.recherche-action.fr

[4] Exemples et plus de détail sur : http://blog.recherche-action.fr/tiers-espace/2011/05/30/journees-interstice/

[5]Le labo social de l’Échomusée Goutte d’or :  http://blog.recherche-action.fr/tiers-espace/2011/06/14/le-labo-social-de-lechomusee-goutte-dor/

[6] Présentation du programme ici : http://espaces-innovation.recherche-action.fr/

Le labo social de l’Échomusée Goutte d’or

14 juin 2011 par Hugues 1 commentaire »
 

C’est quoi ici ?

Beaucoup de personnes rentrent à l’Echomusée en demandant : « C’est quoi ici ? »

Pas si simple de répondre à cette question…

Nous vivons dans une société où chaque chose, chaque personne doit avoir un nom, une définition, une place, une case, une casquette, une étiquette…

Une société où les caractéristiques physiques, les métiers, les pratiques culturelles et cultuelles forment des a priori, des stigmates devançant le dialogue avec l’autre et empêchant les rencontres entre nous, habitants temporaires de cette même terre.

Une société où le milieu culturel, englué dans ses logiques de survie et de légitimité en vient à perdre de vue ce qu’est la culture, ce qui la fabrique. On a construit des lieux pour chaque esthétique (bibliothèques, théâtres, cinémas, musées, opéras, scènes de musiques actuelles, centres chorégraphiques…). On a monté des événements pour chaque filière de consommation culturelle, du festival des arts de la rue au salon de la glisse en passant par les festivals hip-hop et les festivals de théâtre jeune public… Tout cela permet certes de rendre visible, de faire découvrir des pratiques, de créer des liens entre des artisans d’un même secteur, mais quelle est la place pour ce qui n’est pas (dé)fini en tant que pratique, pour ce qui se construit, ce qui s’hybride, ce qui est en recherche, ce qui est en mouvement, ce qui se négocie ?

L’Echomusée souhaite échapper à ces logiques d’estampille. L’Echomusée est un lieu où l’on vient avec tout ce qu’on est et avec ce qui nous anime, pour le partager.

Bien sûr, l’Echomusée a une histoire, c’est un lieu ancré dans la Goutte d’Or et nous souhaitons qu’il soit un révélateur de la culture vivante de la Goutte d’Or. C’est tout le travail qui est fait autour de « Portraits d’un quartier ».

Depuis plusieurs années, l’Echomusée s’évertue à réunir en un même lieu des œuvres d’habitants de la goutte d’or, œuvres artistiques ou œuvres de vie, peu importe tant que ces matériaux permettent de créer de l’écho, de faire vibrer quelque chose en chacun de nous, de déplacer des idées reçues, de provoquer de la mémoire collective, de permettre la rencontre de nouvelles personnes, de nouvelles manières de voir, de penser, de sentir les choses. C’est ce que nous entendons par travail de la culture.

Nous pourrions dire que l’Echomusée est un espace ouvert de diversité culturelle à condition de bien se comprendre parce qu’on entend par diversité culturelle.

De la même manière que la préservation de la biodiversité ne veut pas dire sauvegarder quelques espèces définies, mais faire en sorte de faire vivre des espaces féconds de biodiversité (des espaces qui sont à même d’inventer des nouvelles réponses à la modification de l’environnement, ce qui est le propre du vivant), la diversité culturelle pour nous ne consiste pas à mettre en valeur tel ou tel folklore, mais plutôt de mettre en avant la force de transformation sociale de toutes les formes culturelles existantes et qui s’inventent en permanence.

Pour cela, l’Echomusée accompagne des personnes qui souhaitent monter des projets.

C’est un lieu d’exposition pour de nombreux artistes depuis 20 ans…

Un lieu de l’oralité à travers toutes ses composantes : slam, conte, griots, récits de vie…

Un lieu de résidence éphémère ou plus longue pour de nombreux peintres, musiciens, graffeurs, slameurs…

Un espace d’expressions…

Un espace de partage mémoriel, intergénérationnel, un espace de vie et de résonances…

Un laboratoire…

Ceux qui aiment Berlin ne prendront plus le train

Dans Paris, il y a des îles. Paris elle-même a poussé d’une île.

Il y a des îles, donc, celles dessinées par l’eau, et celles dessinées par des boulevards aux courants rapides et grisâtres, des voies de chemin de fer. En fer.

J’habite dans une de ces îles. C’est la Goutte-d’Or, on la connaît, vue à la Tévé, vilain petit canard médiatique, ou bien tendre et maladroit étendard du vivre-ensemble.

Quand les flots [de voitures] alentour sont calmes, le vent du large porte la voix suave de la Gare du Nord, psalmodiant des noms d’autres villes. Du nord. Parmi elles : Berlin. Deux séjours brefs, mais que de souvenirs !

S’y est-il passé de grandes choses totalement exceptionnelles ? Non, mais j’y ai trouvé une chose que je n’avais vécue qu’au tout début de mes études d’art : le sentiment que tout est possible. Là, au niveau du plexus. Du nucléaire. Non, plus fort, et non polluant.

Ce n’est pas une lubie personnelle, puisque d’aucuns s’en servent pour passer aux élections présidentielles. Et ça marche, le jour du vote.

Le Possible ne fonctionne que lorsque ceux qui le ressentent en ont les rênes. Pas d’ingérence dans le Possible, sinon c’est un soufflé trop tôt sorti du four. Il y a des gens [plein] qui estiment que le possible doit être contrôlé, car dangereux. Ceux-là manquent singulièrement d’imagination : ne voyant pas le Possible en eux, ils traquent et s’assujettissent celui des autres. C’est un vrai métier, et qui paraît-il, visiblement force le respect, môssieur.

Mais je m’enflamme.

Au sein de l’île Goutte-d’Or, il y a comme une sorte de cabane, ou même une île. Hors des eaux territoriales de TOUTES les communautés avoisinantes, et à l’abri des écumeurs insatiables de toute contrée.

Mais tout le monde y est bienvenu. De raconter d’où il vient, de rêver sa destination. En mots, en images, en musique, en actes. Chaque voyageur y est invité à sortir de sa besace, roulé dans un tissu rare et précieux, son joyau du Possible, aux éclats rieurs, à nul autre pareil.

Les enfants aussi. Ces seigneurs du Possible, y sont les bienvenus, pour y apprendre, et pour apprendre [ou rappeler ?] aux adultes.

De lieux comme ça, je n’en ai vu qu’à Berlin. L’accueil, le sentiment de liberté. Et aussi : l’absence de ces ineffables murs blancs et autres artifices cliniques qui crient que l’art est un dieu qu’il faut vénérer, qu’il a un clergé incontournable et multiple qui parle et agit en son nom. Pas de : « ça a déjà été fait ». Pas de crispation autour de notion de profit, d’une perte d’une clientèle qui -tout compte fait- serait peut-être curieuse de voir des choses nouvelles… Pas de peur de la compromission avec ce dont on ne parle pas déjà dans les médias à la mode.

Une librairie, une galerie, un bar, à Paris, dès qu’ils parviennent à se maintenir financièrement, ne dévient plus d’un iota du style qui leur a valu une distinction dans le flot du buzz urbain. Ca fait 20 ans que l’EchoMusée existe, et qu’il ne dévie pas de son réel éclectisme, je veux dire : qu’il ratisse toujours aussi large, et bien.

Quand je vois les gamins du quartier déferler en pleine séance de musique, et participer, ou lorsque j’y fais de la gravure, et qu’ils repartent avec un tirage qu’ils ont eux-mêmes imprimé avec leurs petits bras, je me dis que ceux-là avec qui il y a eu échange, ils ne passeront pas leur adolescence exactement comme ceux que je vois traîner en bande désœuvrée, et qui ne savent pas que ce n’est pas nécessaire de museler son Possible pour avoir une place dans la famille humaine.

Voilà que je pense au préfet de police de Paris. Celui de 1766, qui a pesé activement dans la balance en faveur de la création cette année-là de ce qui est devenu les Arts Décos. Une école alors administrée par son directeur, sans aucun compte à rendre si ce n’est qu’au roi lui-même, avec un financement original, décontingenté de l’administration tracassière. Elle prônait l’accès à l’enseignement du dessin pour un + grand nombre (1200 élèves par semaine, contre 10 dans les académies de dessin), désargentés pour la plupart, à des fins d’amélioration dans leurs métiers d’ouvriers. Le préfet de police dans tout ça ? Un pas mauvais bougre, puisqu’il estimait que ça faisait autant de jeunes qui savaient s’occuper le soir après le travail. (source : Ulrich Leben).

Avec tous ces Français qui émigrent à Berlin, la fleur au carton à dessin, je me demande s’il ne s’y est pas depuis peu recréé l’ambiance qu’ils ont fuie. Qu’il ne s’y passe pas le phénomène du compartiment de train : « c’est complet! ». Enfin, ça ne me regarde plus, puisqu’une belle fontaine du Possible à la façade d’un jaune joyeux sourd à 100 mètres de chez moi. Un petit Berlin à Paris, comme il en faudrait dans quantité d’autres quartiers.

OlivSteen,

graveur à la Goutte-d’Or

Un tiers espace à construire

C’est de cette façon que je nommerai l’Echomusée, comme un lieu qui instaure un espace sur un territoire. Il en capte la respiration, le rythme, les effluves. Inutile ici de présenter le quartier de la Goutte d’Or, son extraordinaire richesse et complexité.

Beaucoup de lieux ont un adjectif pour les qualifier. Ils s’appellent lieu « social », « culturel », « socioculturel ». Alors ils fonctionnent eux-mêmes comme des petits territoires fermés, en privatisant l’espace. Indépendamment de l’intérêt de tels lieux, quand on entre, on n’est pas chez soi, on est chez l’autre avec ses règles, ses fonctionnements, ses visions qu’il faut maîtriser pour comprendre ce qui s’y passe.

Dans l’Échomusée, on le sait, on le sent dès que l’on franchit le seuil, on est toujours chez soi et en même temps toujours ailleurs. C’est un lieu qui nous amène à voyager, un lieu apparemment « sans qualité » dans le sens où il n’est pas qualifié par une fonction ou un label, mais autrement, par la manière dont les personnes vont l’occuper.

C’est en cela un « tiers espace » puisque l’espace joue le rôle du tiers médiateur (nul besoin de médiateur officiel !) et permet ainsi des rencontres improbables entre personnes très différentes. Je ne connais pas de lieu qui permet de cette façon la rencontre de l’autre dans son altérité tout en rendant possible une co-production sociale. De nombreux projets de l’Échomusée sont nés ainsi.

Ce n’est pas un simple lieu de métissage des couleurs et des cultures, mais aussi d’hybridation : il participe à la formation d’une nouvelle génération d’acteurs au potentiel innovateur et transformateur, capables de composer dans leur parcours d’expérience différentes activités humaines : sociales, artistiques, économiques, scientifiques, etc.

Le tiers espace se définit alors aussi comme un espace intermédiaire qui « pousse du milieu » entre des formes socioprofessionnelles instituées (verticales) et des situations d’expérimentations collectives (horizontales). S’y dégagent de nouvelles compétences dans une pensée émancipatrice capable d’inventer de nouveaux rapports au politique.

L’Échomusée constitue en cela précisément un laboratoire social dont nous pourrions tirer des enseignements, généraliser l’expérience, diffuser la connaissance aussi bien en matière de développement social que culturel. Nous avions d’ailleurs présenté l’expérience dans un séminaire à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord en 2010 consacré à la « pratique des espaces et l’innovation sociale » (http://recherche-action.fr/doc/Actes_LISRA-MSH-Paris-Nord_21mai2010.pdf), également dans une journée « Interstice culture et territoire » sur le 18ème arrondissement en 2009 (http://recherche-action.fr/doc/Culture-territoire-Journe-Interstice_2juil09.pdf).

C’est dans ce sens que l’Échomusée est aussi un « tiers espace à construire ». Le soutien à une démarche de recherche-action peut y contribuer en reposant sur cette posture hybride de l’acteur-chercheur dans une co-production sociale et scientifique. Cette approche a démontré ailleurs la plus-value qu’elle pouvait générer comme mode de compréhension des situations complexes et de résolution des problèmes contemporains.

 

Hugues Bazin,

chercheur indépendant en sciences sociales, Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action

L’ ECHO MUSEE, un espace d’initiatives

Ma première rencontre avec le lieu et son animateur, Jean-Marc Bombeau, remonte à 2005, lors de ma formation BPJEPS d’animateur socio culturel.

Je présentais mon projet de télé de quartier lors d’une réunion de l’inter associatif et la seule personne, qui ait réagi et répondu à l’appel à participation que je lançais aux associations du quartier, fut Jean-Marc Bombeau et son association Cargo 21.

Sa réactivité, sa disponibilité, ses idées originales, sa collaboration active, ses talents de plasticien et sa connaissance indéniable du quartier, ont permis la réussite de mon projet et de lui donner une forme ludique et très interactive avec les habitants (dans la mixité des âges et des cultures).

L’association Cargo 21 déposa le bilan, puis Jean-Marc me proposa d’être secrétaire d’une association qu’il voulait mettre en place depuis plusieurs années : « l’Écho musée ».

Le projet me semblant intéressant, j’acceptais sans hésitation.

Depuis ce jour, j’ai pu assister et participer à des événements multiples et variés dans leurs programmations, mais aussi dans leurs diversités, ce qui m’a permis de croiser, de rencontrer beaucoup de gens (artistes, animateurs, médiateurs culturels, chercheurs, sociologues, architectes, enseignants et habitants du quartier).

La force de cet espace est sans aucun doute, son accessibilité et sa proximité avec les publics (enfants, jeunes, adultes, personnes âgées).

Tout ce qui a été, et qui est programmé (expositions, soirées, ateliers d’arts plastiques, spectacles) dans ce lieu est une réponse à des propositions, des envies, des rêves, de personnes qui passent la porte et qui proposent leur projet.

Chose qui est impossible dans un espace plus institutionnalisé, qui établit sa programmation longtemps en amont, ne permettant pas de répondre à un besoin, à une demande spontanée.

Cette association et son espace représentent un véritable espace d’initiatives culturelles, qui mérite de se développer.

Mais pour cela il faudrait avoir la possibilité de créer des emplois, car aujourd’hui cette association ne fonctionne qu’avec une équipe de personnes bénévoles (animateurs, artistes, médiateurs culturels).

Aujourd’hui il existe au sein de l’équipe, une réelle envie d’organisation nouvelle et de recréer des liens avec les partenaires institutionnels.

Un espace de rencontres, de partages, de créations, de mémoires, créateur de liens, et de mixité sociale, qui mériterait de continuer ses actions de manière plus sereine avec des employés, grâce à l’apport de nouvelles subventions, d’une reconnaissance, d’un nouvel accompagnement.

Johan LEGRAND-MURAT

animateur socio culturel

secrétaire de l’Echo Musée

habitant de la Goutte d’Or depuis 2000.

Hydrater le corps social et culturel car le désert n’est jamais loin

Echomusée par son ouverture envers tout public, par sa volonté de démocratisation culturelle et artistique, par la mise en exergue des valeurs humaines via l’oralité et l’échange devant toute prétention au grand Art ou à toute forme d’élitisme, demeure Le point de ralliement de toutes les différences pour convier en somme notre ressemblance. C’est Robert Filliou qui défendait une forme d’esthétique relationnelle et à qui l’on doit la célèbre formule : « l’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Echomusée est une idée conçue loin de toute rigidité institutionnelle et se veut lieu de représentation du quartier dans son quotidien.

Il y a le quartier, ses commerces, ses lieux culturels et l’Echomusée. Ce dernier aspire à une réelle imprégnation quand il se pose en partisan d’une fréquentation spontanée de tout public : de l’enfant qui à peine commence à développer sa curiosité envers le monde jusqu’au dernier vétéran qui considère le lieu comme cet évident culturel dans son quartier.

L’originalité de la structure réside dans l’engagement d’une nouvelle approche pour l’appréhension du lieu culturel par le public. Ce fut une manière de réunir une variété de potentiel autour d’un événement, former un essaim d’énergie et jusqu’à en faire écho auprès du public et de l’impliquer. Cela régit avec l’intention de produire des visites aux formes interactives. Ces dernières permettent à tout présent de vivre une expérience en général et surtout la sienne en particulier dans une dialectique soutenue entre attribution et contribution à l’œuvre.

En guise d’exemple, prenant le dernier événement déroulé au sein de ce lieu intitulé « Portraits de quartier » : mis à part la dimension artistique du projet, l’aspect anthropologique, social et humain n’en manque pas. Car, faire des portraits des anciens du quartier n’est pas un aboutissement en soi. La finalité est ce qui se vit autour de ce fait : Elle est mémoire, reconnaissance, partage, et immersion dans le tissu social (facette d’une immigration, d’un parcours, d’une vie qui compose le lustre humain de la goutte d’or).

L’Echomusée est une forme de résistance d’une conscience collective de notre quartier. Pour beaucoup c’est l’espace qui incite à inviter à lire son texte, à donner à voir sa couleur, à faire écouter sa musique, à proposer sa suggestion dans une dynamique purement transculturelle.

Azzeddine HABIB

Thèse en Arts Visuels, Université de Strasbourg

Comme un moulin ou éloge de l’inutilité

« En fait, ton assoc on y rentre comme dans un moulin, elle sert à rien »

La messe est dite, la sentence est définitive.

La Vérité surmontée de la Clairvoyance sculptée dans le marbre au fronton du temple de la Culture Officielle et du Bon Gout Assermenté.

Et me voilà moi, mon moulin et ma réthorique, balayés d’un revers pragmatique, la voix du bon sens et du rendement me renvoyant à mes verts pâturages idéalistes dans les contrées imaginaires de l’Education Populaire…

Et mon interlocuteur grand seigneur de mettre fin au débat et à ma laborieuse tentative d’expliciter « le fonctionnement alternatif de l’Echo Musée, lieux d’expérimentation et de rencontres interculturrrrr… »

Ah ouai … un moulin…

Eh ben oui, monsieur, mon assoc c’est un moulin, un très beau moulin anachronique et parfaitement inutile.

Il est vrai qu’à l’heure du tout utilitarisme, du profit immédiat, du chiffre roi, des projets budgétés et des bilans comptables, un moulin n’est pas rentable, pas assez, donc pas utile, tellement moins qu’une usine de conditionnement où des robots assemblent à la chaine des pièces dont ils ignorent la destination finale.

Mais un moulin c’est tout un village.

C’est un cœur, un carrefour, un point névralgique.

Préférer l’usine au moulin, monsieur, c’est un choix. Mais alors de grâce, cessez de prétendre construire « du lien social » de « l’éco-citoyenneté» et du « participatif » dans vos projets éducatifs d’intention.

Dyslexique inadaptée à la novlangue institutionnelle, j’étouffe dans les centres socioculturels, centres de ressources, galeries d’art contemporain, maisons des jeunes, maisons de la culture, pôles d’animation de quartiers, et si je dois choisir une définition définitive dans l’exigu champ lexical des étiquettes, je choisis « moulin ».

À l’entrée, pas de Cerbère bien intentionné, pas de pont levis administratif, pas de sbire compassionnel paré pour le traditionnel interrogatoire – bizutage de bienvenu : Et tu viens d’où ? Et vous habitez le quartier ? Et depuis combien de temps ? Et vous faites quoi dans la vie ? Quelle est votre catégorie socioprofessionnelle ? Et pourquoi t’es là ? Et comment avez-vous pris connaissance de l’existence de l’association ? Et la distance en cm qui sépare votre chambre à coucher de l’entrée de l’association ? Et la couleur des rideaux de votre chambre à coucher ? Avez-vous un casier judiciaire ? Habitez-vous chez vos parents ? Avez-vous quelque chose à déclarer ?

Personnellement, je suis animatrice dite socioculturelle pas douanière…

À peine ont-il ébauché un mouvement d’approche, faites passer « à la  Question » les jeunes (et moins jeunes) du quartier et étonnez-vous ensuite de ne pas les voir revenir !!!

Personne n’a envie d’avoir de compte à rendre, et les habitants de la Goutte d’Or pas plus que les autres. Personne n’a à se justifier d’exister.

Parce que la vie n’est pas un formulaire.

Parce que rien n’est plus étroit, plus déshumanisant, plus castrateur, plus haïssable qu’une catégorie.

Parce que l’acte gratuit n’est pas utile, il est indispensable.

Parce que

Parce que ce n’est pas en remplissant des cases que l’on construit la démocratie

Oui, mon assoc est un moulin, et que chacun y apporte sa farine et que tous s’y rassasient à leur faim

Parce que de péages, pas de gabelle.

L’Écho Musée est un moulin qui ne marche pas au rendement, d’ailleurs l’Écho Musée ne marche pas du tout : il explose – un petit moteur à explosion – mais un moteur qui prendrait le temps d’écouter, d’observer, de se tromper, de recommencer, de recommencer encore.

La culture n’est pas (que) dans la contemplation, elle est dans l’action et la découverte, dans l’expérimentation permanente, dans le tâtonnement, dans le droit revendiqué à l’erreur. Elle n’est pas cette grosse dame assise qui nous fait l’aumône de son savoir.

Si le regardant fait le tableau, le vivant fait l’acte culturel.

Je veux dire par là qu’une exposition, un concert, une projection n’ont que peu d’intérêt, outre leur valeur artistique intrinsèque subjective, si elles ne s’inscrivent pas dans le réel. Elles ne sont que le mobile, le média. L’œuvre n’est pas là pour être admirée, elle existe pour provoquer des situations. Cette situation est encore de la création et toujours de la culture.

Qu’est qui est beau ?

Les tableaux du peintre représentant les chibanis du quartier ou ce groupe d’enfants qui rentrent par hasard dans l’Écho Musée, découvrent l’exposition, commencent à dessiner et, au milieu d’eux, cette petite fille qui reconnait dans l’un des portraits le visage de son papa, demande à le décrocher et recopie dans l’instant l’image de son père pour lui offrir le soir même à la maison ?

Qu’est qui touche au sublime ?

Le poème déclamé ou les larmes dans les yeux de celui qui écoute ?

Et surtout, l’Artiste, le même que l’on sanctifie, que l’on sanctuarise, celui qui, une fois mort ou reconnut, a droit à ses temples et à ses rétrospectives, cet artiste-là n’a-t-il pas commencé son œuvre par une phrase, une toute petite phrase, qui traverse trop rarement les pensées du public prostré dans les grands centres commerciaux culturels, une petite phrase et six petits mots : « Moi aussi je peux le faire » ?

Cette phrase est gravée partout dans l’écho musée. Elle clignote dans les fresques géantes et collectives des habitants du quartier, elle décore les plafonds et les murs les jours de vernissages, elle court dans les récits des conteurs et des griots, elle se balance dans les cordes des guitares, elle résonne dans le ventre des derboukas et elle se terre sous les ongles de la main crispée, agrippée à sa feuille tremblante, sur laquelle est manuscrit le premier slam jamais scandé par son auteur.

Ainsi monsieur prenez acte ; il semble que les temps aient changé : Don Quichotte s’est bien battu contre des moulins, mais quelque part, sur le versant Est de Montmartre il a fini par en prendre un d’assaut et il s’y est installé. Et depuis, il construit dans l’inutilité totale la machine à atomiser les catégories carcérales.

Marjorie ROUVEYROL

Habitante de la Goutte d’Or

Membre de l’association Écho Musée

Animatrice socioculturelle

Slameuse accidentelle

Un réel réseau de résonnances sociales, artistiques et culturelles à ne pas minimiser

Bien que n’habitant pas dans cette partie haute en couleur de la capitale, j’ai de nombreuses relations et connaissances dans le quartier de la goutte d’Or et un soir d’été, venant de la rue Doudeauville, remontant la rue Léon alors que je m’apprêtais à traverser le square du même nom pour rejoindre le métro Barbès, je fus attiré par la musique et les bruits festifs qui provenaient d’un lieu faisant angle entre les rues Cavé et St Luc. J’avais l’esprit à la fête et… comme la porte était grande ouverte, je m’approchais de l’entrée devant laquelle s’ébattaient de joyeux drilles. À l’intérieur ça ressemblait à une galerie d’art avec des toiles et des sculptures accrochées et exposées. Quelques musiciens jouaient en live tandis que des gens dansaient. Il y avait aussi des chaises et des bancs sur lesquels des personnes étaient assises. Après quelques instants durant lesquels j’évaluais l’hospitalité des lieux et l’atmosphère ambiante, je décidais de m’asseoir sur un des bancs pour continuer à apprécier l’ambiance musicale. Je ne connaissais personne dans la place, mais à peine assis arriva vers moi un personnage tenant un djembé qu’il me mit, sans un mot, séance tenante entre les jambes avant de s’éloigner. C’était Jean-Marc Bombeau l’hôte des lieux dont je ferais la connaissance plus tard.

Je suis slameur, pas musicien et encore moins percussionniste, mais ce soir-là, je me suis mis à jouer de la percu, de bonne grâce, acceptant ainsi de payer mon écot pour gagner mon droit de m’amuser à cette soirée.

Voilà donc comment j’ai pris contact la première fois avec l’ECHOMUSEE, ce lieu qui encore aujourd’hui, me semble sans pareil ni dans le quartier ni ailleurs.

Depuis j’y suis revenu maintes et maintes fois, tout d’abord pour y faire un concert avec mes propres musiciens, ensuite pour y organiser des soirées Slam baptisées « Sl’Âmes de Barbès » et mobilisant des dizaines de slameurs. Puis encore pour participer à des expositions, à des dégustations culinaires, à des vernissages, des soirées de contes (africains, haïtiens, caribéens, sud-américains etc…). Puis de nouveau pour animer des ateliers d’écritures slam, pour faire de la peinture et voir pour la première fois mes œuvres picturales exposées. Puis encore pour faire avec des enfants du quartier, des collages de tissus africains sur des fresques gigantesques. Encore pour y suivre des cours de yoga, écouter les témoignages vivants de vieux chibanis résidant dans le quartier depuis des décennies. Puis encore pour déguster les derniers crus de la Cuvée de la Goutte d’Or. Puis je ne sais plus qui encore…..

Alors que dire de l’ECHOMUSEE… à part que c’est une mine d’or… qui recèle des trésors de convivialité, de liberté d’expression, de fraternité et de grande créativité .

Aimé NOUMA

Artiste slameur

Une autre définition de l’atelier

À l’âge de 19 ans, en mai 2004, mes recherches en sociologie et art plastiques me conduisent dans le 18ème arrondissement de Paris, mes questionnements autour de l’identité, du déplacement des êtres humains dans l’espace mais aussi dans le temps, me dirige vers des espaces de proximités propices aux rencontres spontanées, mais aussi durables, même dans l’incertitude du devenir.

Je rencontre Jean Marc Bombeau à cette occasion, la rencontre est simple, le personnage complexe plein d’humanité, c’est avec sympathie qu’il regarde mes images et partage son temps.

Le Musée se situe au carrefour du square Léon et de L’église St Bernard.

La démarche est ouverte, souple, expérimentale, son approche réfute toute certitude, tout formalisme arrêté, elle accueille au contraire les errements, les ambiguïtés, les dérives mêmes, comme des tactiques pour mieux, non pas cerner précisément, mais esquisser, explorer tous les territoires fuyants, mouvants qui dessinent, en dépit de nous mêmes peut être, ce que nous devons bien accepter d’appeler le monde, le réel, et ce que les circonstances nous amènent à faire.

Ici, penser territoires, c’est mettre en avant des relations de proximité, des voisinages et des solidarités. C’est imaginer également un monde tissé de ressemblances et d’analogies.

Le poète Jules Supervielle, déclarait «tout voisine, rien n’est vraiment éloigné»

C’est en étudiant à l’école des Beaux-arts de Paris ou le partage des expériences fait partie intégrante de l’enseignement, que je découvre des initiatives culturelles se démarquant de l’industrie des loisirs qui colonise les institutions de l’art (la seule économie qui fonctionne vraiment est celle du marché, à laquelle ne pourraient résister que des individus). Si la collectivité ne peut être réduite au marché, si la résistance individuelle est insuffisante, un groupe ne peut rêver qu’il constitue une force collective, il peut tout au plus se penser comme un collectif dans laquelle les singularités tendent à s’effacer.

Jean Marc nous livre ici un secret, se rendre disponible, acceptable aux yeux des autres (N’est ce pas une qualité que chaque œuvre qui naît, tend à dévoiler), pour ma part j’ai su y découvrir un accès poétique au monde, une poésie forte et spontanée, en rapport direct avec ce territoire si excitant et si déroutant à la fois, si rassurant pour celui qui y est familier et tout autant déstabilisant, parce qu’il est encré dans notre époque.

Jean Marc a su trouver une distance particulière, il est reconnu par beaucoup, peut être comme résistant, mais résister c’est vivre, et vivre c’est plus important que l’art, c’est comme ça, je crois qu’il conçoit ce musée comme un acte poétique, un projet, une institution vivante et nomade qui explore les terrains rejetés nécessaires, et dont les expositions et expérimentations sont les retransmissions obligatoires à sa survie.

Et que peut-on souhaiter de mieux qu’un espace de proximité qui sait à la fois rassembler des acteurs si différents en une communauté solidaire d’habitants, d’artistes, de chercheurs, de curieux qui sachent jouer au mieux, des ressources et des complicités qu’offre ce lieu, ou la vie quotidienne se mêle étroitement à la création, la réflexion à l’action, alors qu’ils tendent à disparaître, à l’heure ou ils sont de plus en plus nécessaires.

Arthur Eveno

Artiste peintre en résidence à l’Écho musée

Espace de fréquentations spontanées

Depuis juin 2009, je suis bénévole à l’Echomusée, après y être entré pour la première fois via le collectif de recherche-action dont je fais partie (LISRA ; Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action).

Moi qui ai fait des études dans le secteur culturel, je trouve en ce lieu quelque chose que je vois trop rarement dans les lieux estampillés culturels. Quelque chose de l’ordre de la spontanéité, de l’ancrage dans une vie de quartier, de l’échange naturel, du brassage qui ne stigmatise pas et ne nie pas les différences.

Ce quelque chose c’est aussi et je dirai même avant tout la présence de Jean-Marc Bombeau, l’hôte de cet espace qui n’a pas besoin de jouer la posture de médiateur car il favorise le lien naturellement.

Mon premier souvenir marquant, pour un jeune professionnel de la médiation culturelle comme moi, est d’avoir vu une petite fille du quartier rentrer seule dans ce lieu, aller vers « Jean-Marc » comme elle l’appelle pour lui demander des feuilles et des crayons. Prenant le temps de finir la discussion avec moi, Jean-Marc a accédé à sa demande, la petite fille s’est posée dans un coin, a dessiné, a accroché son dessin au mur puis s’en est allée, sans mot dire.

Un autre jour, c’est une autre petite fille qui est entrée dans l’Echomusée pour demander à Jean-Marc si elle pouvait montrer l’exposition sur l’Afrique à sa mère et sa tante qui en étaient originaires. C’est aussi pour moi un des rares lieux où j’ai eu des vraies rencontres artistiques improvisées (ce lieu est fréquenté depuis des années par de nombreux artistes de toutes disciplines). Avec ma guitare, j’ai accompagné une kyrielle de musiciens et de slameurs. Certaines rencontres ont donné lieu à des répétitions plus construites par la suite, d’autres ont simplement gravé dans ma mémoire des instants inoubliables.

Un groupe d’enfants du square Léon (chinois, maghrébins, africains d’environ 7 ans) est entré spontanément pour voir l’exposition des portraits des anciens de la Goutte d’Or, ils ont fait le tour puis une petite fille à vue le portrait de son papa. Ils ont demandé des crayons et se sont installés pour dessiner. La petite nous a demandé de décrocher le portrait de son père pour pouvoir le recopier et lui offrir, les autres ont signé leurs dessins et les ont accrochés au mur.

Il n’y a rien de spectaculaire dans ces anecdotes, mais c’est précisément ce qui donne à l’Echomusée son caractère singulier, le travail de la culture se fait dans l’ombre. C’est un espace ouvert et accessible à tous, là où trop de lieux culturels produisent d’effets de distinction même malgré eux (on ne s’autorise pas à fréquenter un lieu dont on ne comprend pas les codes), c’est un espace spontané et flexible là où la majorité des lieux culturels ont une programmation annuelle et une ligne artistique uniforme voire excluante, c’est un espace de découverte et de mixité là où trop de lieux artistiques fonctionnent sur de l’entre-soi, c’est un espace où la culture rime avec lien social et création de référentiels communs là où trop de lieux culturels se transforment en centres de consommation artistique.

Jérémie CORDONNIER

La Goutte d’Or, espace d’immersion

Dans un quartier en pleine mutation et aussi vivant, Écho musée se positionne comme un espace ressource. Le challenge pour la Goutte d’Or est d’avoir un lieu de rencontres, de rassemblement et de partage accessible à tous. Les artistes en tous genres, les amateurs, les habitants ou tout simplement les promeneurs savent aujourd’hui que cet espace est une passerelle pour la compréhension de la vie de ce quartier. Un espace où le visiteur de témoin est invité à devenir acteur.

Je suis étudiante au CFA Stephenson en BTS Animation et Gestion Touristiques Locales et passionnée par la Goutte d’Or, j’ai vite été amenée à fréquenter ce lieu. Il représente une base de données essentielle à mes études. Quel autre endroit pourrait me permettre de me cultiver et de rencontrer les actifs du quartier afin de mener à bien mon projet ? L’Écho Musée a su créer un lien entre tous.

La potentialité de cet espace représente un véritable intérêt pour notre quartier. Il s’agit là d’une structure particulière, ce « syndicat d’initiatives culturelles » survit grâce à la passion qui anime les personnes impliquées de ce lieu. Tous, artistes et habitants, veulent alimenter l’aspect culturel, et continuer de tisser des liens solides entre les intéressés.

Il est constaté que la Goutte d’Or suscite de plus en plus d’intérêt. Ainsi les visiteurs peuvent facilement nourrir leur curiosité grâce à cette initiative, bénéficiant du soutien de toute une communauté qui souhaite donner une autre image de la Goutte d’Or. C’est une véritable force, une richesse dans un quartier qui a trop longtemps été négligé, stigmatisé. Je pense réellement que Échomusée a contribué à proposer une autre image de la Goutte d’Or. Chaleur humaine et convivialité sont les maîtres mots. Il représente un réel intérêt touristique et mérite d’être reconnu.

En combinant approche culturelle et potentiel touristique, des retombées économiques sont envisageables.

 

Anne Laure VERGNAUD

Etudiante, Préparation BTS Tourisme au CFA, rue Stéphenson

Enjeux de la connaissance d’un tiers espace de l’expérience à travers un « art-social »

1 juin 2011 par Hugues 2 commentaires »
 

Nous n’allons pas nous attacher ici à une définition de l’art ou du social, mais à l’espace d’expérience que produit cette relation. Il ne s’agit pas de considérer l’ « art social » comme un objet avec des propriétés spécifiques, mais de le comprendre comme une certaine relation de l’art au social.

Effectivement, soit il y a « art », soit il n’y a pas « art », il n’y a donc pas d’« art social » ou plutôt tout art est social dans le sens ou une œuvre rencontre un public et génère une expérience esthétique. L’art-social (ici le tiret entre les deux termes prend toute son importance) décrit ce qui se passe dans une forme d’immersion et d’implication de l’art dans des situations en milieu dit « fermé » (institution socio-éducative, sanitaire, carcérale, etc.) ou « ouvert » (rue, quartier, espaces publics, etc.), le terme « social » se comprend alors dans une approche microsociologique comme des situations humaines collectives.

L’art-social précise donc plus une intention et un processus à l’opposé d’une autre posture qui pourrait s’appeler « l’art pour l’art ». Les deux ont leur propre cohérence. Seulement l’art-social apparaît moins légitime comme « démarche artistique », semble faire moins autorité que l’art pour l’art selon le credo académique ou institutionnel. Cette question de légitimité, de connaissance et de reconnaissance est donc un analyseur des enjeux d’une époque.

Nous pouvons faire la comparaison avec la démarche de recherche-action qui nous anime au sein du LISRA (Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action). De même, c’est le tiret entre recherche et action qui est intéressant. Nous pouvons dire à ce titre que la recherche-action n’est pas une science spécifique, mais l’implication d’une démarche scientifique en situation de coproduction sociale et scientifique comme l’art-social est une coproduction sociale et artistique. Le problème, c‘est que seule la science dite positiviste ou académique apparaît comme recevable.

Un espace hybride

Au-delà de cette discussion sur les critères scientifiques ou artistiques se cachent des enjeux politiques et un champ problématique que nous essayons de rendre visibles sous l’énoncé « tiers espaces » qui concerne tous les secteurs de l’activité humaine. Ainsi, dans cette relation privilégiée de l’art au social, nous pourrions définir l’art-social comme la possibilité de créer un tiers espace autonome et cohérent sans lequel une pensée politique de la culture ne pourrait exister. Comment expliquer alors que cette richesse entre dans « l’angle mort » de la connaissance, une non-visibilité ?

En fait, cela n’est pas le propre de l’art-social, mais de toute forme hybride qui n’est pas l’addition de deux champs, mais la formation d’un troisième champ par la conjugaison des deux premiers. Nous pourrions faire la même remarque pour la relation entre l’économie marchande et non marchande (le tiers secteur), entre la recherche scientifique et l’action pragmatique (la recherche-action), entre la culture patrimoniale territoriale et la culture rhizome nomade (culture libre), etc. Les acteurs qui exercent leurs activités dans cet « entre-deux » jouent sur un répertoire élargi de compétences qu’ils réinvestissent en situation. Pourtant ces acteurs sont rarement sollicités pour leur capacité d’expertise. Finalement, nous avons le sentiment d’un énorme gâchis, car se sont des domaines entiers de l’engagement humain qui ne sont pas pris en compte.

Plusieurs questions se posent alors : comment définir ce « tiers espace » de l’expérience humaine, pourquoi est-il si difficile à penser et comment faire aujourd’hui pour qu’il puisse poser des enjeux ?

Je m’appuierai sur plusieurs expériences suivies par le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA). Par exemple on peut définir les ateliers-artistiques dans les milieux populaires comme l’espace non-académique d’une rencontre prenant en compte un contexte social autour d’une matière travaillée en commun entre des intervenants et des pratiquants sachant que la production du processus privilégie plus une transformation qu’un produit fini, en particulier grâce au décalage ou au déplacement offrant à chacun la liberté de se positionner autrement, d’adopter un autre point de vue. À ce titre le jeu de relations qui s’instaure entre les différents protagonistes de la situation d’atelier s’apparente à un écosystème dont la caractéristique est un fort potentiel créatif, la diversité des participants, une coopération fédérant des compétences différentes, un fonctionnement visant une certaine autogestion, autorégulation, autonomie et enfin comme tout écosystème, des effets de bordure dans les zones frontalières de la situation (influence sur les processus de sensibilisation, transmission, création, diffusion).

Un jardin partagé temporaire à la Goutte d’Or

C’est ce que nous avons aussi constaté dans d’autres espaces intermédiaires comme celui d’un « Echomusée » dans l’un des quartiers populaires les plus denses de France, la Goutte d’Or à Paris. Cette structure associative est un lieu ouvert de croisement social et artistique, lieu de rencontre, d’exposition, d’atelier, centre de ressources qui n’est reconnu ni dans sa portée sociale, ni dans sa portée artistique. C’est un « quelque part » cartographié nulle part, pas une utopie puisque bien réel sur un territoire, mais un autre rapport au réel, une « hétérotopie » pour reprendre le terme de Michel Foucault[1] : des espaces concrets qui hébergent l’imaginaire d’une fabrique à faire société autrement. Ce serait la meilleure façon de définir l’art-social, ces « zones d’autonomie temporaire » déjà décrites en 1991 par Hakim Bey[2].

Une pensée politique de la culture

Alors, est-ce que les « tiers espaces » que nous décrivons sont condamnés à rester le « pays de ceux que l’on ne nomme pas » qui font des choses que l’on ne voit pas ? Pourtant ces espaces reflètent la vivacité d’un territoire, d’un morceau de société dont ils captent le mouvement, l’énergie, les effluves, les couleurs, ce que l’UNESCO appelle la « culture immatérielle ». Constatons que les observatoires n’observent que ce que l’on veut bien voir, les études étudient ce que l’on veut bien analyser. Autrement dit, nous sommes coincés entre les paradigmes de pensée d’une époque révolue et la nécessité de comprendre à chaud les mutations contemporaines.

Une illustration est la division sectorielle de l’activité économique empêchant une pensée écosystémique à l’instar d’une pensée de la ville non comprise comme espaces vivants par lesquels l’urbanité se transforme[3], mais comme des espaces à remplir ou vider sous l’emprise conjuguée de l’idéologie sécuritaire et marchande, bref comme le dit si bien le chef de l’État à propos d’Internet, des « espaces à civiliser » (entendre « contrôler et marchandiser »).

C’est toute la difficulté à laquelle renvoie l’art-social de (re)placer l’homme au centre comme producteur de richesse, non comme données exploitables (capitalisme cognitif, bio pouvoir, idéologie de la performance) ou comme problème à résoudre au regard des institutions (insertion des jeunes, intégration des immigrés, traitement des banlieues, etc.).

Autre exemple est l’absence d’une pensée politique de la culture qui oppose traditionnellement, surtout en France (« exception culturelle » oblige !) une culture légitime, officielle, patrimoniale ou institutionnelle garantie par l’État et une culture populaire de consommation de masse mondialisée soumise aux lois du marché (industrie culturelle, culture mainstream). Comme s’il n’existait pas entre cette conception verticale et horizontale de la culture la vision « oblique » d’un tiers espace où la culture joue ici son rôle fondamental d’un travail réflexif de la société sur elle-même. En d’autres mots, une pensée politique de la culture devient possible parce que l’on s’extirpe d’une opposition binaire (conduisant à la chosification de la société sous des traits culturels figés[4]) pour aborder une complexité et faciliter ainsi la construction d’une parole tierce dans l’espace public, à la fois comme introduction d’une altérité irréductible (la place de l’Autre, de l’Étranger) et d’une inter-médiation possible (d’une communauté de solitudes à une communauté de destin).

L’art-social participe à la production de ce tiers espace en soulignant en creux l’incapacité politique à le penser. Un graffiti-artiste remarquera que son travail exposé en galerie est encensé et le même processus dans l’espace public (subway-art, street art) est méprisé ou condamné alors que justement l’enjeu est de réintroduire l’expérience esthétique pour tous dans un espace non marchand. De même un danseur hip-hop gagnera ses lettres de noblesse en montant sur la scène d’un théâtre alors qu’il ne sera pas reconnu dans la rue dans le même exercice crucial de réintroduire le corps dans la société comme expression du mouvement entre un « proto-mouvement » (manière de bouger, d’être, de faire) et un méta-mouvement (mouvement culturel de conscience).

Bref, un art est accepté et acceptable s’il n’est pas un art du combat ! Et d’une manière générale les acteurs d’un tiers espace ne sont acceptés et acceptables que s’ils ne participent pas activement à une transformation de la société.

Création de pôles de connaissance

Dans tous les cas les formes d’engagement sont bouleversées[5] alors que nous passons des luttes s’inspirant du modèle ouvrier comme exploitation de la force de travail à l’exploitation directe de la personnalité humaine comme matière première (créativité, émotion, savoir-être et savoir-faire, capital social, etc.). C’est sur le terrain de l’économie de la connaissance que se situent les enjeux de pouvoir et par conséquent les nouvelles formes de luttes. L’art-social comme d’autres interventions du tiers espace pourrait servir de levier à une formation-action déjà par l’ouverture d’un « champ du possible » en indiquant d’autres voies pour une intelligence collective.

Nous tentons par exemple de mettre en place avec le LISRA à l’échelle régionale des « collèges d’acteurs-chercheurs » qui jouent le rôle d’interface entre ces espaces non visibles de l’expérience humaine et des décideurs/partenaires/collectivité susceptibles de soutenir et redéployer ce processus. De fait les principaux acteurs du débat, ceux qui font vraiment un travail de la culture et de l’éducation populaire dans le sens de cette transformation sont absents de la scène politique. Il ne s’agit donc pas seulement de permettre aux professionnels de défendre leurs statuts sous la forme de corporation (musiques actuelles, arts de la rue, etc.), mais d’inclure tous les travailleurs du social et de la culture, si l’on veut bien admettre que des enjeux deviennent réellement politiques lorsqu’ils ne sont plus l’apanage des « professionnelles de la profession » ou d’une catégorie d’experts autoproclamée.

Cela passe par une réorientation du soutien aux logiques de projets classiques vers des pôles de productions de connaissances selon des approches coopératives faisant appel à des réseaux en sciences/arts/cultures/ participatifs et citoyens avec des outils d’évaluation[6] confirmant la pertinence de cette orientation.

Un des buts de tels dispositifs est de faire reconnaître les configurations sociales en tiers espace comme expérimentations cohérentes produisant une innovation appropriable, c’est-à-dire comme des « laboratoires sociaux ». Effectivement une expérimentation touche par définition un groupe restreint de personnes. Sans sa reconnaissance comme laboratoire social, elle ne peut s’élargir et être reprise dans un processus de développement. Il s’agit ainsi de mettre les connaissances acquises au service d’une transformation effective en dégageant des références et en diffusant les savoirs.

Hugues Bazin


[1] Michel Foucault, Dits et écrits 1984 , Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49. (http://foucault.info/documents/heteroTopia/foucault.heteroTopia.fr.html)

[2] BEY H, TAZ : Zone Autonome Temporaire, (The Temporary Autonomous Zone, 1991, Ed. Autonomedia USA), Paris : L`éclat, 1997, 35p.

[3] Les adeptes de l’art du mouvement (ou « parkour ») et autres explorateurs urbains peuvent en témoigner comme les mouvements anti-pub.

[4] Voir la critique de certaines thèses culturalistes légitimant les politiques d’exclusion et de discrimination : du « déni des cultures » à la méconnaissance de l’immigration africaine (http://www.laurent-mucchielli.org/index.php?post%2F2011%2F05%2F27%2Fdu-deni-des-cultures-a-la-meconnaissance-de-l-immigration-africaine)

[5] Il existe évidemment une résistance de la part des structures oligarchiques politiques et économiques qui s’opposent sous couvert de débats démocratiques à toute forme de changement qui viendrait de la base sous des modes d’organisation situationnelle  en contre pourvoir citoyen. Si ce constat est relativement clair à établir, les stratégies pour y répondre sont plus difficiles à concevoir. Ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée et qui tend aujourd’hui à remonter l’Europe par le détroit de Gibraltar à travers l’ouverture de situation collective dans l’espace public est un indicateur intéressant d’une conjugaison entre une culture libre venant du monde numérique et des modèles d’organisation alternative de type écosystémique.

[6] Littéralement, attribuer une valeur. Qu’est-ce qui est évalué, comment, pourquoi, par qui ? L’intérêt de l’évaluation est directement tributaire de l’intérêt de l’objet évalué. Avoir de bons outils n’a de pertinence que si on sait ce que l’on doit évaluer et pourquoi on doit le faire.

 

 


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Journées « interstice », une manière de faire « tiers espace »

30 mai 2011 par Hugues Pas de commentaires »

Depuis plusieurs années, le laboratoire d’innovation sociale par la recherche-action expérimente des journées interstice selon un protocole minimaliste. C’est la possibilité de provoquer des situations d’échanges dans n’importe quel endroit et favoriser ainsi une coproduction sociale, esthétique et scientifique en ouvrant un espace commun. À partir de là, l’idée est moins de poser un cadre rigide d’intervention que de favoriser l’appropriation d’une démarche.

Journée Interstice à Besançon

[vimeo 5821076 Journée Interstice Besançon]

Journée Interstice à Tulle

[vimeo 8835766 Journée Interstice Tulle]

Journée interstice à Paris

[vimeo 8852714 Journée interstice Paris]

Le principe est simple, chacun peut apporter ses matériaux sur lesquels il travaille et partager l’avancée du processus selon le principe d’un work in progress. Les participants sont également invités à prendre une posture d’acteur-chercheur.

C’est inviter à se rencontrer au-delà des appartenances catégorielles et des discours de position en prenant le « risque » de se présenter autrement. Les acteurs d’une région peuvent présenter une autre cartographie des ressources sur un territoire à travers un « état du mouvement » (réflexions, pratiques, projet, etc.).

Chacun est libre d’utiliser la forme d’intervention qui lui convient (performance, supports audiovisuels, dialogues, etc.). C’est une manière de mettre en valeur une connaissance issue de l’expérimentation sociale tout en créant les conditions de sa diffusion publique.

« Interstice » qualifie aussi un type d’espace non affecté, non « rempli » par définition temporaire, mais capable de s’insinuer partout comme espaces de sociabilité et de respiration. Ainsi nous est-il arrivé de faire des journées interstice sous la forme de déambulation dans un jardin partagé ou dans une friche. Mais l’interstice peut être provoqué plus stratégiquement dans des lieux institués.

Ainsi nous vérifions que l’on ne peut pas séparer mobilité spatiale, sociale et mentale. Difficile de bouger dans sa tête si on ne bouge pas dans son corps et réciproquement ! Cette pratique de l’espace dans le mouvement permet de sortir d’une pensée binaire entre centre et périphérie, local et global, proximité et distance, verticalité et horizontalité. C’est réintroduire une pensée complexe propre aux plis de l’expérience humaine, à l’hybridation de ces espaces et à la diversité des personnes qui l’occupent.

Ces situations interstitielles comme « zone autonome temporaire » favoriseraient une innovation sociale non pas en dehors du système, mais comme écosystèmes en inter influence ou intermédiation.

Des zones de l’expérience qui échappaient à la connaissance s’éclaircissent et nous pouvons mettre ainsi en valeur des espaces particuliers de l’expérience en termes de recomposition sociale et de créativité, comme lorsque nous avons organisé une journée interstice avec l’ Échomusée de la Goutte d’Or dans le 18e arrondissement de Paris ou dans un ancien gymnase transformé en lieu de pratiques urbaines à Tulle.

Voir à ce propos les publications électroniques du Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action ici : http://recherche-action.fr/documents/?category=3

Préparation du forum de l’innovation sociale

27 mai 2011 par Hugues 1 commentaire »

Nous avons commencé nos rencontres avec les acteurs régionaux pour préparer un forum de l’innovation sociale (18 novembre 2011 à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord) dans le cadre du projet « un tiers espace à partager ».

À travers ces entretiens collectifs, nous mettrons en discussion la notion de tiers espace comme invitation à interroger nos pratiques, se décaler par rapport à nos champs de compétences sectorielles pour envisager autrement des formes créatives et innovatrices de l’activité humaine. Ces entretiens sont réalisés auprès d’acteurs régionaux de différents champs socioprofessionnels qui sont déjà engagés dans un processus réflexif de type recherche-action et intéressés par participer à cette initiative. Ces entretiens sont enregistrés et restitués aux personnes concernées afin de constituer un corpus de connaissances et base de restitution pour un forum.

Le 25 mai nous avons rencontré des membres de l’Échomusée Goutte d’Or et le lendemain 26 mai nous étions à Limoges avec les membres du Clara (Collectif Limousin Autogéré de Recherche-Action).

Echomusée Réunion du 25-05-11 Paris

 

 

 

CLARA Réunion du 26-05-11 Limoges

 

Une prochaine rencontre déjà prévue le 24 juin à Rennes autour de la démarche de l’association « l’âge de la tortue,  collecteurs créateurs colporteurs de paroles » .

Sur la notion de tiers espace

27 mai 2011 par Hugues Pas de commentaires »

La notion de « tiers espace » traverse différents champs de l’activité humaine : sociale, culturelle, urbanistique, économique, scientifique… Suivant ces champs d’activité, le tiers espace prendra différents noms et différentes formes : économie sociale et solidaire, tiers secteur, interstices urbains, art social, culture libre numérique, travail social collectif, propriété open source, recherche-action…

Cette étendue qui fait sa richesse, mais aussi sa disparité ne facilite pas la constitution d’un corpus de connaissance qui nous permettrait de reconnaître le tiers espace comme processus cohérent et aussi comme enjeu politique susceptible de proposer des alternatives. Nous posons ici l’hypothèse qu’il existe pourtant des caractéristiques communes et que cette dimension mobilise finalement des domaines importants de l’engagement humain, soulignant en creux l’énorme gâchis que représente sa non-prise en compte.

Parmi ces caractéristiques communes, citons un fort potentiel créatif, une logique coopérative fédérant des compétences différentes, des espaces intermédiaires « horizontaux » entre des structures ou des dispositifs institués « verticaux », des fonctionnements visant une certaine autogestion et autonomie selon le principe d’écosystème, l’expérimentation populaire et l’innovation sociale mettant les connaissances acquises directement au service d’une transformation…

Il ne s’agit pas ici de figer une définition du tiers espace, mais d’inviter chacun dans son champ socioprofessionnel à réinterroger sa pratique à travers cette notion, comprendre en quoi elle peut produire un décalage dans notre manière de penser, de se positionner, d’agir, et dans ce cas, en quoi ce décalage provoque de nouvelles connaissances et nous invite à expérimenter d’autres cadres d’implication. Par exemple, nous serons sûrement amenés à nous interroger sur le rapport de l’individuel au collectif, sur les notions d’intervention et de participation, également sur la notion de coproduction en situation en discussion avec les notions de lieux, de territoire et d’activités, et plus généralement sur la posture hybride qui nous incite à conjuguer la notion de « tiers » (intermédiation, multiplicité, altérité, levier) et d’« espace » (entre-deux, interstice, rhizome, mouvement).

 

Présentation d’expérimentations

11 mars 2011 par Hugues Pas de commentaires »

Suite au dernier séminaire « Investir des espaces pour créer » (en téléchargement ici), des nouvelles expérimentations sont consultable sur le site du programme Pratiques des espaces et innovation sociale :

  • Correspondances citoyennes – les migrations au cœur de la construction européenne
  • Investir des espaces « obliques », entre les notions d’auteur et de collectif, quelles difficultés et quelles sources de savoir ?
  • Entre espace commun et espace public, quelle qualification des usages et usagers ?

Une présentation générale de la démarche est aussi publiée dans la rubrique séminaire.

Précisions sur déroulement du séminaire du 21 mai

10 mai 2010 par Hugues Pas de commentaires »

S’agissant de la première rencontre, une introduction générale présentera le programme. Le séminaire s’organisera ensuite comme un atelier public de recherche-action.

Les expérimentations étant à leurs débuts, nous proposons de privilégier comme intervenants les personnes suffisamment engagées en recherche-action pour présenter le principe de laboratoire social. Les autres problématiques du programme pourront être précisées dans les autres séminaires au fur et à mesure de leur développement.

Cependant, les porteurs d’une expérimentation sont fortement invités, comme pour les intervenants, à nous envoyer dès que possible une contribution écrite sur l’avancement de leurs travaux. Leur texte sera alors joint au document envoyé aux participants et ils pourront évidemment aussi intervenir en séance pour en discuter.

Le séminaire est conçu lui-même comme une expérimentation en recherche-action, nous sommes dans ce sens tous au même niveau pour apprendre de la situation collective que nous allons provoquer. La séance de travail interne le matin est d’ailleurs là pour en discuter et nous pourrons revenir sur les objectifs généraux de la rencontre du 21 mai :

  • Servir de référentiel comme atelier public de recherche-action et séminaire interdisciplinaire, pour aider les personnes présentes à concevoir un dispositif similaire dans leur région et introduire ce type d’espace dans leur cadre socioprofessionnel.
  • Forger pour les porteurs d’expérimentations un outillage méthodologique et théorique appropriable par tous, en particulier en affinant un glossaire conceptuel.
  • Comme module dans le cycle d’un programme inter-régional, nourrir par une production de connaissance diffusable le processus entre la phase d’expérimentation et d’application à l’exemple des forums de l’innovation sociale que nous souhaiterons mettre en place en 2011.