Vers une transformation sociale, Espaces d’autoformation par la Recherche-Action
Ateliers Publics Populaires, Lisra Limousin, Mai 2010
Les Ateliers Publics Populaires sont à la fois nés d’envies de comprendre le monde qui nous entoure, de le transformer, tout en répondant à plusieurs insatisfactions que nous rencontrons dans nos situations actuelles. Ils pourraient se définir comme des espaces éphémères où l’on collectivise et rend visible des démarches de recherches continues constituant le cœur d’un processus émancipateur…
La fluidité du monde
La fluidité du monde
Un cri percera la surface, depuis les profondeurs du lac mort qui est le monde,
il viendra crever sa funeste sérénité.
Ce matin, une brume fine dépose un voile flegmatique à la surface de tout ce qui pense. Le ciel est gris et bas. Nul doute que derrière ce plafond, laissant fondre sur l’homme une moiteur tiède qui le traverse d’insouciance, un souffle d’air vif et bleu apparaitra. Alors, doucement, la pensée s’endort et s’évanouit. Une paisible sieste s’installe avec complicité et nonchalance dans les rangs. Le monde, placide, se laisse enchanter.
Pourtant, jamais ce monde n’a été autant agité que ce jour là. Tous les écrans sont saturés d’évènements, les ondes gorgées de nouveautés. L’homme est en connexion directe, organique et instantanée avec ses voisins planétaires. Il aimerait couper ce cordon ombilico-social qui le nourrit, le repaît. Sa société ultra communicante se convulse, se tétanise, se contorsionne. Elle n’arrive plus à se sevrer, alors elle reprend double dose. Sa conscience se réveille encore par intermittence. Elle est tiraillée par des flots de spasmes violents, des pulsions torrentielles et des vapeurs insaisissables. Le jour passe et glisse vers l’obscurité. Il emporte l’homme dans une barque à la dérive, sur un fleuve qui en s’accélérant de la sorte, laisse présager des chutes vertigineuses. Cauchemar d’un grand saut, d’un grand soir, et d’une noyade.
Le matin suivant, une rosée voluptueuse recouvre d’une pellicule anxiolytique tout ce qui souffre et angoisse. Elle embaume d’une solution aqueuse les reflux acides de l’hyper-mouvement. Elle délasse les muscles asséchés, malmenés par des contractions psychosomatiques. Elle endigue les glaucomes de la pensée. Le ciel est bleu, comme l’espoir le disait, mais il vaut mieux dormir, on ne sait jamais. Sous l’effet de la chaleur, les perles de rosée s’assemblent, pour former de petits ruisseaux qui, de la peau et des feuilles du châtaignier, se déversent sans savoir qu’ils viendront alimenter le tourment des fleuves.
Ce soir, l’homme ne veut plus embarquer sur les navires nauséeux. Il ne souhaite pas non plus accoster sur les rives épineuses sujettes à la gravité, à l’effort et à la sécheresse, où aucune rosée salvatrice n’apaise. L’homme veut fuir, vite et loin, il rêve de célérité, d’inconsistance, d’incontinence. Il ne veut plus souffrir, il ne veut plus construire, il refuse de contenir. Il veut fuir.
Il lui est finalement devenu trop risqué de rêver. Pourvu que rien n’ait prise sur lui, qu’il n’ait prise sur rien. Tant pis s’il se laisse déposséder de sa force, tant que le cauchemar cesse. Il réclame une injection d’hypermédia permanente, une perfusion éternelle. Le cordon devient karcher. En supprimant la ponctualité de la dose et l’intermittence de l’inconscience, au profit de l’infini absolu, il supprime le besoin de sevrage, l’aller retour du matin et du soir, la rosé et les fleuves. Il devient lui même un océan de drogue. Sous pression, un courant incessant le crible, il se liquéfie. L’hyper-mouvement remplace le mouvement. L’inconscience durable, comme le développement, s’enlise tel un coma dont on ne voit plus la sortie. A l’image de l’homme liquide, l’ensemble de sa société fluide sans accroc, se répand. Elle inonde le monde.
Tous les matins de ce monde, sont désormais d’entiers lacs. Tous les jours, toutes les nuits. L’enchantement est intégral. Il n’y a plus de lutte, plus de résistance, plus de combat, plus d’envie, plus de matière, plus de prise. L’hyperactivité et l’accélération de tout ce qui fait société ont un effet hypnotique sur le genre humain qui s’efface docilement, qui s’euthanasie. La fluidité du monde est au delà de l’idéal, elle a noyé l’idéal. Elle a submergé l’utopie.
Alors on s’endort, sans se mentir, ces paroles n’ont peut être jamais été dites:
« un cri percera la surface, depuis les profondeurs du lac mort qui est le monde, il viendra crever sa funeste sérénité. »