Paupérisation
C’est un mot choc à la mode. Il est censé désigner l’appauvrissement d’un peuple, d’une ethnie, d’un groupe ou d’un pays. Il suggère une large échelle et une misère tenace croissante. Mais il est détourné sciemment par les affairistes maçonniques, les agioteurs de la croissance verte, les directeurs du show business qui croient faire du « développement culturel », tout autant que les prolos qui tous les jours tentent de blanchir leur col avec leurs dents longues… « Paupérisation » est un terme qu’ils volent, pour mieux le jeter à la face de tous ceux qui n’agissent pas dans le sens d’une marchandisation de tous les gestes humains.
Donnez 75 euros à un groupe lors d’un concert pour qu’il puisse se payer de quoi aller à sa prochaine date, et vous le « paupérisez ». Accueillez une compagnie de théâtre chez vous après leur spectacle plutôt que de les envoyer à l’hôtel, et vous la « paupérisez ». Vendez votre propre bouquin à prix libre, et « vous vous paupérisez vous-même, Abruti ! ». La marge profitable c’est la règle, et personne ne s’en étonne, car soi-disant, « c’est le système, c’est comme ça ! ».
Même les marginaux rêvent de marges ! Ceux qui se situent sociologiquement en périphérie du système centralisé se sont retrouvés là du fait d’une incapacité -malgré des efforts constants- d’ouvrir les portes qui les mènent au travail aliénant, ce pacemaker de l’économie. Etonnamment, la grande artère sociale sélective qui donne accès à ce cœur économique malade et déshumanisé, est embouteillée de marginaux humanistes. De pistons en Pôle-Emploi, de mission locale en jurys d’embauche, d’auto-entreprises en associations, de bac+ 5 en « insurrection qui ne vient jamais », les marginaux comme les institués, sont pressés de mourir dans un turbin avilissant.
Voilà ce qu’il faudrait appeler « paupérisation », c’est ce phénomène misérable touchant une population qui, de la marge jusqu’au centre, a perdu la capacité de songer à autre chose qu’à dissoudre sa vie dans le travail.
Même dans les recoins les plus éloignés de l’économie cancéreuse, dans les banlieues qui font le plus violence à la loi, sur des voies radicalement transgressives des anarchistes et chez les artistes les plus créatifs, c’est toujours cette irréfutable sentence provenant de leur bouche qu’il nous ait donnée de souffrir : « il faut bien gagner sa vie »…
Mais comme le dit souvent un vieil ami : « Ma vie ? Ha ! Elle est gagnée depuis longtemps ! »
Pas besoin de ressortir Guy Debord de ses planches en sapin pour savoir que l’argent, les contrats, les institutions et les bons gestionnaires de la culture n’ont aucune corrélation, dans un sens ou dans l’autre, avec la créativité ou avec une richesse existentielle, culturelle, sociale…
Manifestement, il y a des bureaucrates qui sont libres comme l’air et donnent des leçons libertaires à n’importe quel couillon à crête dans un squat. Inversement, il y a des punks SDF qui ont passé bien plus de temps dans une bibliothèque que des développeurs culturels cravatés.
Cessons donc cette pauvre dialectique entre la marge et le centre, entre l’alternatif et le principal, entre la paupérisation et la professionnalisation. Car avec ce raisonnement, on ne finira que couillon à crête ou ingénieur culturel cravaté. Or, ici et là, sur tous les fronts, naissent des îlots, des interstices, des espaces de liberté, qui ne se soucient guère de l’étiquette qu’on leur a collée. Je pense à ce vieil ami, dont la vie est gagnée depuis longtemps, qui habite un carré de verdure vivace et qui sait autant planter les salades, que construire un ordinateur, qu’écrire, que chanter… Beaucoup ont tenté de faire de lui un jardinier, un informaticien, un écrivain ou un chanteur. Parfois, il s’est lui-même pris au jeu et a gribouillé en bas à droite une signature avec mépris. Mais au fond il était « tout à la fois et aucun d’entre eux ». Puis pendant ce temps là, son carré de verdure devenait de plus en plus coriace, et il s’est même propagé naturellement dans les interstices de toutes les prisons avoisinantes, lesquelles intérieurement le regardaient pousser jalousement.
Les gardiens de la marge comme ceux du centre, exclus ou installés, jetteront un coup d’œil dédaigneux sur cet îlot de liberté, et la mort dans l’âme ils ajouteront : « regardez, c’est un lieu en voie de paupérisation ». Pendant que son créateur se délectera de la joie de mourir vivant, ses détracteurs trembleront secrètement d’angoisse à l’idée de devoir continuer à vivre ainsi mourant. Ils n’auront bientôt plus que leurs index accusateurs pointés vers tous les espaces de liberté et leur « paupérisation » à la bouche pour se raccrocher maladroitement à la vie. Ils ne prendront garde au cancer d’agioteur réellement paupérisant qui leur ronge l’imaginaire depuis si longtemps, et qui aura toujours raison d’eux. La paupérisation n’est finalement pas là où on l’attend.