déc 03

Paupérisation

C’est un mot choc à la mode. Il est censé désigner l’appauvrissement d’un peuple, d’une ethnie, d’un groupe ou d’un pays. Il suggère une large échelle et une misère tenace croissante. Mais il est détourné sciemment par les affairistes maçonniques, les agioteurs de la croissance verte, les directeurs du show business qui croient faire du « développement culturel », tout autant que les prolos qui tous les jours tentent de blanchir leur col avec leurs dents longues… « Paupérisation » est un terme qu’ils volent, pour mieux le jeter à la face de tous ceux qui n’agissent pas dans le sens d’une marchandisation de tous les gestes humains.

Donnez 75 euros à un groupe lors d’un concert pour qu’il puisse se payer de quoi aller à sa prochaine date, et vous le « paupérisez ». Accueillez une compagnie de théâtre chez vous après leur spectacle plutôt que de les envoyer à l’hôtel, et vous la « paupérisez ». Vendez votre propre bouquin à prix libre, et « vous vous paupérisez vous-même, Abruti ! ». La marge profitable c’est la règle, et personne ne s’en étonne, car  soi-disant, « c’est le système, c’est comme ça ! ».

Même les marginaux rêvent de marges ! Ceux qui se situent sociologiquement en périphérie du système centralisé se sont retrouvés là du fait d’une incapacité -malgré des efforts constants- d’ouvrir les portes qui les mènent au travail aliénant, ce pacemaker de l’économie. Etonnamment,  la grande artère sociale sélective qui donne accès à ce cœur économique malade et déshumanisé, est embouteillée de marginaux humanistes. De pistons en Pôle-Emploi, de mission locale en jurys d’embauche, d’auto-entreprises en associations, de bac+ 5 en « insurrection qui ne vient jamais », les marginaux comme les institués, sont pressés de mourir dans un turbin avilissant.

Voilà ce qu’il faudrait appeler « paupérisation », c’est ce phénomène misérable touchant une population qui, de la marge jusqu’au centre, a perdu la capacité de songer à autre chose qu’à dissoudre sa vie dans le travail.

Même dans les recoins les plus éloignés de l’économie cancéreuse, dans les banlieues qui font le plus violence à la loi, sur des voies radicalement transgressives des anarchistes et chez les artistes les plus créatifs, c’est toujours cette irréfutable sentence provenant de leur bouche qu’il nous ait donnée de souffrir : « il faut bien gagner sa vie »…

Mais comme le dit souvent un vieil ami : « Ma vie ? Ha ! Elle est gagnée depuis longtemps ! »

Pas besoin de ressortir Guy Debord de ses planches en sapin pour savoir que l’argent, les contrats, les institutions et les bons gestionnaires de la culture n’ont aucune corrélation, dans un sens ou dans l’autre, avec la créativité ou avec une richesse existentielle, culturelle, sociale…

Manifestement, il y a des bureaucrates qui sont libres comme l’air et donnent des leçons libertaires à n’importe quel couillon à crête dans un squat. Inversement, il y a des punks SDF qui ont passé bien plus de temps dans une bibliothèque que des développeurs culturels cravatés.

Cessons donc cette pauvre dialectique entre la marge et le centre, entre l’alternatif et le principal, entre la paupérisation et la professionnalisation. Car avec ce raisonnement, on ne finira que couillon à crête ou ingénieur culturel cravaté. Or, ici et là, sur tous les fronts, naissent des îlots, des interstices, des espaces de liberté, qui ne se soucient guère de l’étiquette qu’on leur a collée. Je pense à ce vieil ami, dont la vie est gagnée depuis longtemps, qui habite un carré de verdure vivace et qui sait autant planter les salades, que construire un ordinateur, qu’écrire, que chanter… Beaucoup ont tenté de faire de lui un jardinier, un informaticien, un écrivain ou un chanteur. Parfois, il s’est lui-même pris au jeu et a gribouillé en bas à droite une signature avec mépris. Mais au fond il était  « tout à la fois et aucun d’entre eux ». Puis pendant ce temps là, son carré de verdure devenait de plus en plus coriace, et il s’est même propagé naturellement dans les interstices de toutes les prisons avoisinantes, lesquelles intérieurement le regardaient pousser jalousement.

Les gardiens de la marge comme ceux du centre, exclus ou installés, jetteront un coup d’œil dédaigneux sur cet îlot de liberté, et la mort dans l’âme ils ajouteront : « regardez, c’est un lieu en voie de paupérisation ». Pendant que son créateur se délectera de la joie de mourir vivant, ses détracteurs trembleront secrètement d’angoisse à l’idée de devoir continuer à vivre ainsi mourant. Ils n’auront bientôt plus que leurs index accusateurs pointés vers tous les espaces de liberté et leur « paupérisation » à la bouche pour se raccrocher maladroitement à la vie. Ils ne prendront garde au cancer d’agioteur réellement paupérisant qui leur ronge l’imaginaire depuis si longtemps, et qui aura toujours raison d’eux. La paupérisation n’est finalement pas là où on l’attend.

oct 01

L’Artiste, quand son penchant pour l’immortalité le pousse à tout démontrer, tout peindre, tout jouer, tout écrire et tout dire, se prend pour un Créateur. Bercé par d’éternelles psalmodies bibliques (bien que rampantes aujourd’hui, elles sont toujours prodigieusement efficaces), il phantasme de bâtir le monde et d’accoucher de l’humanité. Comme il lancerait une flèche à la trajectoire rectiligne sans fin, qui ne retomberait jamais (puisque pour lui la terre est plate), sa vie entière est une prise d’élan. Ce Concepteur est celui qui refuse toute contradiction dans sa construction, car elle doit faire bloc, des fondations jusqu’à la girouette. Aucune de ses pierres ne  doit se déliter, car le temps ne saurait avoir d’effet sur le monolithe sacré. Il est ennuyeux à mourir, et pour dire vrai, il passe sa vie à colmater les brèches d’une création mort-née. Mais ce messie là ne peut souffrir la moindre lézarde dans son dogme, alors il s’occupe à recouvrir d’enduit dogmatique ses vieilles prophéties usagées et il appellera cela “créer”. Au fond, il désire pouvoir un jour se retourner pour se satisfaire d’une œuvre totale et intemporelle, qui ,après sa propre mort, prolongerait son existence, perçant les parois des siècles et des générations. Et si partout il pouvait passer pour un héros, ce serait la cerise sur le gâteau. La pièce est bien montée, d’ailleurs en société, tout le monde saluera la performance, mais on taira l’insipidité du contenu par politesse.

Cet Artiste, comme son oeuvre, est déjà mort, son espoir en l’éternité a depuis longtemps fait de lui un zombie. Sa flèche est tombée à ses pieds, il était trop essoufflé pour la lancer. Puis trop pressé, il a visé directement la cerise, et bâclé trop vite le gâteau. Il a vécu sa vie comme un immortel, et son dernier souffle ne lui a même pas mis la puce à l’oreille. L’instant fatal sonnait comme l’air qu’il a chanté toute sa vie, c’était la même psalmodie macabre, rien de nouveau pour lui.

Son œuvre est inconsistante et décharnée. Cette légèreté lui vaudra peut-être l’éternité, il est vrai. Car les coquilles vides jamais ne s’altèrent, et le ver n’y trouve aucune substance pour proliférer. L’air ainsi emprisonné ne souffre ni le gel, ni la canicule. La carapace ne craque jamais, nul ne tentera de la briser car aucun trésor ne s’y trouve enfermé. La Culture en masse du vide n’est pas le filon le plus prisé sans raison, c’est parce que la masse est avide d’insignifiance.

Ailleurs, j’ai entendu parler d’un libre peuple d’égoïstes qui prétend que tout le monde peut créer. Que celui qui s’y refuse, brade sa place aux sages et morbides loups de l’éternité. Il savent que renoncer à sa fibre prométhéenne, c’est mettre un pied dans la tombe tout en contemplant l’Artiste armé de légitimité qui nous y pousse. Car à ces machines à produire du vide, notre monde réserve d’entiers territoires bien gardés.

A entendre causer de ce peuple, une joyeuse hâte me presse. Il me faut visiter leurs terres riches et infestées, qui grouillent de vers et de créativité. Des œuvres à lire ou à écrire, toutes contredites entre elles, sans cohérence morbide, sans légitimité même. Simplement une approche organique de la vie. Derrière le visage de ces auteurs  un peu vérolés, se cachent mille autres silhouettes, mille feuilles, mille plateaux, mille strates, mille sphères, et mille cordons ombilicaux entre eux. Et c’est heureux.

Là où la vérité a pignon sur rue, il faut mieux passer son chemin. Puisque pour contredire une grande vérité profonde, seule une autre grande vérité profonde est assez forte, concluons qu’il n’y a que trop de vérités pour se laisser enfermer par une seule toute la vie. Fuyons donc ces tentatives infructueuses de la raison et ces usines de l’universel à la chaîne. A force de vouloir rendre tout intelligible, nous ne vivons plus rien. L’intelligence c’est l’irrationnel, la source d’une création sans lendemain.

Faisons donc l’apologie de la pourriture, puisqu’il n’y a guère que le vide qui ne pourrit pas. La richesse, le goût, le plaisir, la volupté et le sens se trouvent là où la vermille grouille,  pas dans les chambres froides des Artistes au future trop prometteur.

Nicolas

jan 12

Après plusieurs années sur une trajectoire scolaire et professionnelle rectiligne vécue à 200 km/h, en parallèle d’un vagabondage culturel hors du temps, arrive le jour (aujourd’hui) où je ressens la nécessité de remettre quelques pendules à l’heure ou de synchroniser des montres.

Du moins, l’envie de fouiller dans les rouages, avec les collègues, de démonter et d’étudier quelques mécanismes, pour voir comment les aiguilles tournent…

Quand on ouvre ensemble le couvercle de l’horloge, on se rend compte qu’on y trouve à peu près tous les mêmes éléments : des passions, des sons, des images, des gens, des contraintes, des sensations, un “travail”, des recherches, de l’argent (ou pas), des voyages, des rencontres, des livres, des villes, des lieux, un territoire, et toutes leurs interactions formant un parcours d’expérience.

Puis quand on met une pile dans le machin et qu’on le regarde s’activer en grandeur nature dans toute sa complexité, avec un brain de recul observateur, on se pose plein de questions, voici une partie des miennes:

  • Est-ce que le travail en tant que “gagne-pain” est bien nécessaire?
  • Est-ce que je peux vivre de ce qui me plait?
  • Est-ce que vivre d’une passion c’est tuer la passion?
  • L’art, ou le sport ou la culture ne sont-ils pas plus riches, quand pratiqués dans une certaine précarité?
  • Comment réinventer le rapport au travail pour garder l’authenticité de sa passion?
  • Comment rester en mouvement? En voyage? En vagabondage? Puisque c’est cela qui m’anime encore…
  • Comment ne pas perdre le sens de l’action? Comment le renouveler? Comment résister à son dévoiement par la pression sociale?
  • Est-ce que nous pouvons avoir deux vies: celle qui nous plait, et celle qui nous paie?
  • Comment garder sa cohérence, où la trouver?

L’heure est donc au décorticage de cette pendule, mais la subtilité de l’opération, c’est qu’elle ne s’arrête pas de tourner quand on bricole dedans. On influence donc la perception du temps vécu. Mieux qu’un ralentissement, il s’agit d’une prise de recul, d’une distanciation, d’un élargissement du champs de vision, tout en gardant les pieds sur terre, dans le temporel.

Aujourd’hui les temps me paraissent plutôt flous: la musique se perd parfois dans son spectacle, culture et contre-culture sont les deux faces d’un même courant principal: le mainstream. L’action sociale et populaire devient prestataire de service, la résistance est folklorisée et parmi tout ça, plus rien n’est politique, tout est masse. Ce courant standard entraine une partie du monde associatif avec lui, qui se pose lui même la question du sens, sans en avoir les outils de recherche.

Ceci n’est qu’un sentiment, une intuition à creuser.

Je ne me suis jamais autant senti en recherche que depuis que j’ai fait le choix d’être en action. Et cette action, en ces temps de repères en mouvement, a une saveur particulière: celle de l’expérimentation. Un calepin en main, des situations créées (concerts, ateliers, répétitions, autoconstruction, DIY, fanzines, voyages… ) et observées, puis le terrain devient laboratoire.

Puisque le temps s’accélère, il s’agit de se donner les moyens de comprendre, de faire des détours, des escales, savourer, créer, analyser, transformer, avant de perdre le fil.

Nicolas