La fluidité du monde

La fluidité du monde

Un cri percera la surface, depuis les profondeurs du lac mort qui est le monde,

il viendra crever sa funeste sérénité.

Ce matin, une brume fine dépose un voile flegmatique à la surface de tout ce qui pense. Le ciel est gris et bas. Nul doute que derrière ce plafond, laissant fondre sur l’homme une moiteur tiède qui le traverse d’insouciance, un souffle d’air vif et bleu apparaitra. Alors, doucement, la pensée s’endort et s’évanouit. Une paisible sieste s’installe avec complicité et nonchalance dans les rangs. Le monde, placide, se laisse enchanter.

Pourtant, jamais ce monde n’a été autant agité que ce jour là. Tous les écrans sont saturés d’évènements, les ondes gorgées de nouveautés. L’homme est en connexion directe, organique et instantanée avec ses voisins planétaires. Il aimerait couper ce cordon ombilico-social qui le nourrit, le repaît. Sa société ultra communicante se convulse, se tétanise, se contorsionne. Elle n’arrive plus à se sevrer, alors elle reprend double dose. Sa conscience se réveille encore par intermittence. Elle est tiraillée par des flots de spasmes violents, des pulsions torrentielles et des vapeurs insaisissables. Le jour passe et glisse vers l’obscurité. Il emporte l’homme dans une barque à la dérive, sur un fleuve qui en s’accélérant de la sorte, laisse présager des chutes vertigineuses. Cauchemar d’un grand saut, d’un grand soir, et d’une noyade.

Le matin suivant, une rosée voluptueuse recouvre d’une pellicule anxiolytique tout ce qui souffre et angoisse. Elle embaume d’une solution aqueuse les reflux acides de l’hyper-mouvement. Elle délasse les muscles asséchés, malmenés par des contractions psychosomatiques. Elle endigue les glaucomes de la pensée. Le ciel est bleu, comme l’espoir le disait, mais il vaut mieux dormir, on ne sait jamais. Sous l’effet de la chaleur, les perles de rosée s’assemblent, pour former de petits ruisseaux qui, de la peau et des feuilles du châtaignier, se déversent sans savoir qu’ils viendront alimenter le tourment des fleuves.

Ce soir, l’homme ne veut plus embarquer sur les navires nauséeux. Il ne souhaite pas non plus accoster sur les rives épineuses sujettes à la gravité, à l’effort et à la sécheresse, où aucune rosée salvatrice n’apaise. L’homme veut fuir, vite et loin, il rêve de célérité, d’inconsistance, d’incontinence. Il ne veut plus souffrir, il ne veut plus construire, il refuse de contenir. Il veut fuir.

Il lui est finalement devenu trop risqué de rêver. Pourvu que rien n’ait prise sur lui, qu’il n’ait prise sur rien. Tant pis s’il se laisse déposséder de sa force, tant que le cauchemar cesse. Il réclame une injection d’hypermédia permanente, une perfusion éternelle. Le cordon devient karcher. En supprimant la ponctualité de la dose et l’intermittence de l’inconscience, au profit de l’infini absolu, il supprime le besoin de sevrage, l’aller retour du matin et du soir, la rosé et les fleuves. Il devient lui même un océan de drogue. Sous pression, un courant incessant le crible, il se liquéfie. L’hyper-mouvement remplace le mouvement. L’inconscience durable, comme le développement, s’enlise tel un coma dont on ne voit plus la sortie. A l’image de l’homme liquide, l’ensemble de sa société fluide sans accroc, se répand. Elle inonde le monde.

Tous les matins de ce monde, sont désormais d’entiers lacs. Tous les jours, toutes les nuits. L’enchantement est intégral. Il n’y a plus de lutte, plus de résistance, plus de combat, plus d’envie, plus de matière, plus de prise. L’hyperactivité et l’accélération de tout ce qui fait société ont un effet hypnotique sur le genre humain qui s’efface docilement, qui s’euthanasie. La fluidité du monde est au delà de l’idéal, elle a noyé l’idéal. Elle a submergé l’utopie.

Alors on s’endort, sans se mentir, ces paroles n’ont peut être jamais été dites:

« un cri percera la surface, depuis les profondeurs du lac mort qui est le monde, il viendra crever sa funeste sérénité. »

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Vers une transformation sociale, espaces d’autoformation par la recherche-action

Vers une transformation sociale, Espaces d’autoformation par la Recherche-Action

Ateliers Publics Populaires, Lisra Limousin, Mai 2010

Les Ateliers Publics Populaires sont à la fois nés d’envies de comprendre le monde qui nous entoure, de le transformer, tout en répondant à plusieurs insatisfactions que nous rencontrons dans nos situations actuelles. Ils pourraient se définir comme des espaces éphémères où l’on collectivise et rend visible des démarches de recherches continues constituant le cœur d’un processus émancipateur…

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Les paradoxes de l’instantané

Prenons l’image de l’avion supersonique. Quand le Concorde dépasse la vitesse du son, l’onde créée, entassée et finalement dépassée, arrive à terre en faisant un gros « bang ». L’avion, ou du moins ses concepteurs et son pilote, savent qu’ils franchissent une limite, qu’ils la distordent, pour se situer au delà. Mais dessous, dans les oreilles de n’importe quel type avec les pieds sur terre, ça fait bang. A l’atterrissage, il faut bien ralentir. Alors, au retour vers la terre, le mur du son repasse devant et s’éloigne vers l’avant à l’infini. Alors, imaginons que le temps soit symbolisé par l’onde sonore et envisageons l’humanité dans un Concorde.

Nous serions déjà des dizaines d’années après la fin du genre humain. Nous aurions pris de l’avance, en nous situant actuellement dans un futur inerte, en ayant laissé la fin derrière nous1. Le temps relatif actuel (au sens « temps vécu » avec les modes de perception contemporains) est donc proche de cette image des transports subsoniques. Il est distordu à force d’instantanéité et de numérique. La seule différence, c’est que nous ne sommes ni concepteur ni pilote, mais plutôt passagers. A grands coups de synchronisation des affects2, de communion planétaire instantanée d’émotions, de copies de copies, de construction humaine par l’image (au lieu de la construction de l’image par l’humain) nous avons réussi à effacer notre propre fin, à aller au delà. Pourquoi parler de fin? Cela pourrait simplement être une transformation et un nouveau rapport au temps. Après tout, le mur du son pourrait ne pas être nécessairement une fin en soi.

Mais creusons un peu dans nos envies profondes de grand changement, de bouleversement (type 11 Septembre), et faisons le lien avec la célérité actuelle des communications. Envisageons que ce nouveau rapport au temps ne soit plus basé essentiellement sur une ligne du type « passé – présent – futur », mais sur une attente viscérale et perpétuelle de changement, de révolution, de fin, de catastrophe, d’émancipation et de devenir « star ». D’une certaine manière, positive ou négative, ce rapport au temps intègre donc la fin dans l’actuel et la renvoie même au passé.

Les pulsions de vie (engendrant du vivant3, comme la sexualité) tout comme les pulsions de mort (qui se jouent de la répugnance, du cadavre, de l’intrigue du lugubre), sont depuis 30 ans mis en scène à la télévision. Les pulsions de l’humain y sont théâtralisées, mais de manière cachée. Là où ce jeu aurait pu amener à réflexion, à la connaissance de l’humain, voir à la subversion, il s’est cloisonné au duel « voyeurisme / exhibitionnisme » qui ressemble à s’y méprendre à celui de la poule et de l’œuf. En l’occurrence, il s’agit d’une poule aux œufs d’or. L’aller retour permanent entre regard et exhibition forme une spirale marchande vertueuse. Pour cette raison, il ne peux pas être question de connaissance, car dans le court terme, le théâtre virtuel est plus intéressant quand il nourrit le marché que quand il émancipe l’humain. La dérive ne s’arrête cependant pas à une question de marché ou de capitalisme cognitif. Les écrans de télé, d’ordinateur, de téléphone ou de gps, débordent aujourd’hui dans la sphère réelle. Ils transforment l’humain dans ses relations quotidiennes, qui désormais théâtralise naturellement ses rapports réels, comme dans un reality show. Nous jouons les images que nous avons créées, nous devenons elles. La pulsion de mort prend largement le dessus dans ce théâtralisme, car il n’y a pas d’égalité entre les deux types de pulsion. Il n’y a pas d’équité non plus, car la pulsion de mort part avec un avantage sur l’autre, elle sait que sa réalisation donnera fin aux deux pulsions d’un coup, au moins symboliquement. Cette pulsion est tellement bien jouée dans ce théâtre obscène que nous nous en accommodons sans indignation, voir pire, nous la sollicitons. Encore une fois, c’est la question de la fin dans l’actuel.

Il se peut que de tout temps l’humain ait fonctionné de cette manière. Quelques religions incitant à l’austérité dans le présent terrestre pour atteindre l’abondance et la paix dans l’au-delà céleste, pourraient trouver leurs sources dans cette intériorisation de la fin dans le présent, en jouant sur les peurs. Simplement, à la différence d’hier, la communion des émotions rendue possible grâce à l’instantanéité du cyber espace, met déjà l’humain dans l’au-delà, après l’actuel, après la fin même.

Comme le Concorde qui tord le mur du son.

Pourquoi alors, ne pas se servir de la communication instantanée pour recréer du collectif, de l’émancipation, de la connaissance ?

C’est là tout le paradoxe N°1 de l’instantané. Nous sommes piégés dans une instantanéité des rapports, dans une immédiateté de la production, dans une bousculade des transports, mais étonnamment, nous sommes également sujets à un éternel repoussement de notre désir révolutionnaire. Nous pourrions presque dire que notre désir d’un acte futur est déjà nostalgique, car la possibilité de réaliser cet acte est derrière nous, puisque nous avons doublé le présent.

Ainsi, l’effort de détournement des outils de la célérité communicationnelle (web, réseaux sociaux, real tv, Jts, journaux locaux…) pour poser un acte ou une pensée singulière dans le domaine public, agit à la marge de la marge. Alors que cet effort visait à pousser du milieu et s’immiscer dans les interstices, il est dégagé en bordure et même récupéré. A l’image de deux aimants que l’on tente de rapprocher sur leurs faces polaires identiques, le plus en mouvement des deux (donc celui qui est singulier) est repoussé sur le côté, et il vient finalement se coller à l’autre après un retournement de face, pour ne former qu’une seule et même entité avançant de concert dans une inertie molle. Le singulier vient donc vite gonfler le volume de la masse.

Je m’interroge donc sur la manière d’inviter.

Comment proposer un temps singulier, qui tente de sortir de la série de copies de copies, et qui propose un temps de respiration hors de la bousculade? Comment proposer du sens sans entrer dans la logique cumulative de projets?

Le paradoxe N°2 est le suivant: malgré l’instantanéité des rapports, les gens croulent sous un emploi du temps bouclé des mois à l’avance ainsi que sous une foule de projets en cours répartis sur une longue durée. L’instantané rime bizarrement avec l’impossibilité de l’imprévu.

Alors pour inviter sous forme collective à un temps d’autoformation (type séminaire et journées interstices), il faut s’y prendre très longtemps à l’avance, se distinguer de la masse de mails que chacun reçoit, proposer du sens et de la singularité (!), tout en inscrivant paradoxalement tout ceci dans une forme numérique immédiate qui comme décrite plus haut, ne laisse pas de place au singulier ou le récupère. Détruit le temps long et n’accepte que les copies et les codes communs que le système de copies génère. Favorise la pulsion de mort et instrumentalise la pulsion de vie.

Pour pouvoir communiquer avec les affects synchronisés, il faut utiliser leurs codes. Mais de façon contradictoire, pour que l’information soit attirante à leurs yeux, il faut qu’elle soit singulière, ou du moins qu’elle en ait l’air.

C’est le paradoxe N°3: dans un système de l’instantané, l’information qui se veut efficace doit à la fois se singulariser, et à la fois entrer dans des codes issus d’un vaste enchevêtrement de copies. D’une autre manière, il faut fabriquer de l’insolite par un ré-agencement théâtral des éléments constitutifs de la banalité.

Doit-on attendre que la fin derrière nous nous rattrape, et que ca fasse « bang »? Utiliser autrement les autoroutes de la communication au risque de s’y perdre et de lutter contre tous les paradoxes? Doit-on prendre le maquis, non pas pour entrer en résistance, mais pour se mettre dans un mouvement nonobstant l’intégration de la virtualité dans le réel? Doit-on persister dans les attentes révolutionnaires ou libertaires alors que nous sommes dans un Concorde pulsionnel qui a dépassé le mur de la réalité? Faut-il ralentir? Doit-on s’en foutre?

Juste par intuition, j’ai envie de répondre « oui » à tout.

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1Cf. Baudrillard dans Mots de passe , « nous n’atteindrons jamais la fin, ou nous sommes déjà au delà (…) mon hypothèse est qu’on a déjà franchi le point d’irréversibilité (…) les choses continuent par simple inertie et deviennent le simulacre d’elles mêmes » (p 58, 59, édition poche)

2Cf. Virilio dans la revue Ravages, « Aujourd’hui la mondialisation et l’universalisation des écrans favorisent la synchronisation des émotions à l’échelle de millions de gens »

3Cf. Stiegler qui reprend l’analyse des pulsions de Freud pour décortiquer la télévision, dans le documentaire Temps de cerveau disponible.

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  • The Monthly quote:

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    He turned to her and said,
    “So, give me a reason not to kill myself.”
    She looked him in the eye and said,
    “Well, I can’t— In fact, nobody can.”
    His face grew pale as she went on:
    “ The idiotic idea of happiness you embrace
    But can’t possibly live up to
    Only leaves you stranded
    In the very desert you’re so desperately
    Trying to escape from.
    In a way, you are already dead.”
    Tears were dwelling in his eyes.
    “Don’t cry.
    There is hope even for a lost soul like yours.
    The desert may be endlessly large
    But there is water
    Only a few feet beneath your feet.
    You just can’t see it yet.
    Why waste your time waiting for rain
    When you can dig for water instead?"

    (Plague Mass, Union of Egoists)
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