Principe de laboratoire social

 

Dire de la recherche qu’elle est une aventure humaine qui se construit en marchant n’a jamais été aussi vrai pour nous. Nous nous sommes aperçus que ces croisements, cette mise en mouvement, cette autre façon de « faire collectif » n’étaient possibles sans une certaine qualité de l’espace inséparable d’une réappropriation du temps, particulièrement celui du temps de la connaissance.

Lorsque nous constatons que les personnes nous disent qu‘elles n’ont « pas le temps de réfléchir sur leurs actions » tout en se plaignant d’être dans un système qui les aliène, nous cherchons concrètement à résoudre cette contradiction en provoquant les espaces de rencontre possibles où ce questionnement raisonne (vibre et s’argumente). Pour vérifier le principe selon lequel le temps, c’est de l’espace, nous posons l’hypothèse que si les acteurs ont un si grand besoin de créer de nouveaux espaces ou investir autrement les espaces existants, cela provient d’un mouvement profond de réappropriation d’une capacité d’agir et de penser.

Intuitivement, nous avons commencé à mettre en œuvre cette pensée et pratique des espaces en expérimentant dans plusieurs régions des journées « interstice » tout en mutualisant les parcours d’expériences sous la forme d’ateliers de recherche-action. Ces interstices peuvent s’insinuer dans des zones urbaines denses, comme des zones rurales, dans des lieux institutionnels comme des lieux informels, voir improbables, partout où des acteurs s’impliquent (partage de parcours d’expérience, performance, déambulation, etc.). Dit autrement, une pensée et une pratique de l’espace bouleversent l’agencement centre-périphérie, instituant-institué, questionne ainsi les modes de production de connaissance sur la ville, sur la formation des acteurs sociaux, sur la psychosociologie des groupes au sein ou en dehors des institutions….

Cette démarche qui pourrait être qualifiée de « situationnelle » prend soin de contourner le champ marécageux décrit par la sociologie de l’intervention. Une partie de la recherche-action ne s’est-elle d’ailleurs pas noyée dans ce champ au point de disparaître sous une simple méthodologie ? Quoi qu’il en soit, la « recherche-action situationnelle » telle qu’elle va être décrite ici remet en cause la notion d’ « intervention » qui construit « son terrain », spécialise l’intervenant et sectorise la science (sociologie urbaine, de la culture, de l’éducation, etc.). Nous ne partons donc pas d’une approche de la ville, des territoires ou encore du développement social comme l’ont déjà balisé les grilles sociologiques.

À l’image de cet atelier public que nous proposons au sein de la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord, ce sont des espaces qui « poussent du milieu » à partir de situations d’implication d’acteurs-chercheurs. L’acteur-chercheur se définit ainsi par l’espace qu’il crée, non par une posture catégorielle orientant son discours et ses actes. Nous évoquons aussi la notion de « recherche-action intégrale » pour qualifier ce mode d’implication.

Le principe de laboratoire social s’est échafaudé sur cette base et c’est logiquement par lui que nous commençons ce cycle de rencontre ; une manière d’introduire notre fil conducteur « les pratiques de l’espace » dans leurs dimensions scientifiques et humaines.

Effectivement, « Laboratoire » renvoie à la dimension scientifique et « sociale » à la dimension humaine. Cependant, de cette combinaison naît autre chose. Comme les atomes H2O se combinent en eau, le labo social est une nouvelle entité. C’est cet « espace hybride » que nous allons essayer de décrire en posant l’hypothèse que cette forme originale est propice à l’innovation. Cette « pensée de l’espace » n’est-elle pas une manière de réintroduire l’acteur au centre dans sa capacité d’expertise et de transformation ?

La recherche-action puise dans les différentes sciences ce dont elle à besoin, elle est naturellement interdisciplinaire et sans doute pour cela ignorée par les transmissions verticales disciplinaires des connaissances. Elle prendra autant à la science académique dite « positiviste » qu’à la science pragmatique dite « appliquée » ou encore à la science empirique dite « ethnographique ». D’interminables débats épistémologiques sur les critères de scientificité opposent ces approches entre par exemple considérer les faits sociaux comme des objets que l’on étudie de manière distanciée ou au contraire plonger dans les situations humaines pour les observer et en dégager les modes de structuration interne.

Pour la recherche-action, il ne s’agit pas de confondre les approches ou de s’opposer à elles, mais bien de les combiner. Autrement dit, le laboratoire social n’est pas l’addition de la science et du social, il introduit de l’humain dans la science et de la recherche dans le social.


Le laboratoire fait clairement référence dans sa forme initiale à la science expérimentale. Il s’agit de déterminer et modifier les facteurs d’une situation sous contrôle afin d’en prédire les évolutions. Cette prédictibilité constitue la garantie de la scientificité de la démarche. Cependant, nous pouvons imaginer une scientificité qui ne soit pas liée à une mise à distance mais au contraire à un mode d’implication. Nous passons alors de la situation humaine comme objet de recherche, à la recherche en situation portée par des sujets. C’est le cas du laboratoire social pour qui l’expérimentation peut se comprendre comme un corpus de méthodes mises en place par des acteurs pour répondre à des situations complexes dans lesquelles ils sont impliqués ; ceci afin d’enrichir des compétences, tirer des enseignements, se forger un nouvel outillage méthodologique comme par exemple des outils d’évaluation des processus en cours.

De l’autre côté, les sciences appliquées orientent la recherche vers une utilité directe à relativement court terme. Une illustration est la méthodologie de projets ou la mutualisation de ressources qui veulent contribuer à rendre les acteurs plus « efficaces » dans la résolution des questions sociales. Le laboratoire social connaît une portée stratégique qui ne se limite pas à cette dimension instrumentale. Mais s’il injecte de la science au cœur de la réalité, ce n’est pas simplement pour résoudre des problèmes. Renvoyer continuellement l’humain à ses « problèmes » finit par considérer l’humain lui-même comme un problème en essentialisant les traits socioculturels (jeunes, immigrés, habitants de quartiers populaires et autres lectures ethnicistes des rapports sociaux). Le laboratoire social se garde de l’injonction de l’expérimentation comme simplification et parcellisation des questions sociales dont se nourrissent certaines expertises. Elle aborde au contraire la complexité comme caractéristique fondamentale de l’humanité.

De ce point de vue, la recherche-action est plus une science « impliquée » qu’une science « appliquée » parce qu’elle mobilise toutes les couches de l’expérience humaine. L’expérience réflexive commence déjà par se prendre soi-même comme matériaux de recherche. C’est le cas des récits de vie et de la démarche autobiographique qui décrivent et analyse le parcours d’expérience. Il ne s’agit pas simplement d’une réflexion sur l’action ou d’une pensée stratégique de l’action, il s’agit de comprendre ce qui se passe dans cet aller-retour entre l’action et la réflexion, c’est-à-dire ce qui se transforme sur un plan individuel et social, quelles connaissances universellement transposables nous pouvons extraire de ce processus. L’action n’est plus alors considérée comme mécanisme linéaire qui relit un objectif à une obligation de résultat (conception classique du projet), mais place la compréhension des processus qui sous-tend l’action au centre comme enjeu de connaissance sur soi et la réalité contemporaine.

Cette « liberté de penser et agir autrement » est une autre façon de définir le laboratoire social. À cet espace hybride correspond des acteurs hybrides, les « acteurs-chercheurs » et réciproquement. C’est le cas par exemple lorsque les parcours d’expérience se croisent en atelier de recherche-action et que nous passons de la posture d’acteurs-chercheurs à celle du « chercheur collectif ». Ici, La recherche-action met à disposition et facilite l’appropriation d’outils en sciences humaines et sociales pour systématiser ce travail réflexif en situation. Ces outils peuvent également se combiner avec d’autres comme la démarche d’enquête sociale, l’ethnographie, la monographie, etc.

Nous pouvons maintenant préciser notre axiome selon la formule suivante :

Laboratoire social

= Espace (étendues comme perception du mouvement et de l’expérience sensible entre les formes reconnaissables et instituées)

+ Situation (jeu d’interactions et d’inter-influences dont le sens est partagé par un groupe d’acteurs dans un moment et un contexte donnés)
+ Réflexivité (auto formation-recherche-action par la compréhension de ce qui se transforme dans les processus personnels, sociaux et institutionnels)
Le laboratoire social décrit cette révolution sociocognitive où notre manière de percevoir est inséparable du développement de la connaissance. Nous revenons au fil conducteur de ce cycle de rencontre, comprendre le mouvement social et l’innovation sociale à travers une pratique et une pensée de l’espace.
Le caractère innovant s’inscrit dans cette démarche même, par le décalage des perspectives qu’il provoque : aborder les ateliers comme écosystème, l’espace public comme déambulation, la formation comme espace autonome d’accompagnement à l’autoformation, un lieu culturel comme un espace hybride…

Le propos du Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA) est finalement de favoriser ce travail comparatif entre les espaces, la mise en synergie des compétences et des expériences, la légitimité des démarches en recherche-action.

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