Tâm, Nicolas, 23 octobre 2009, local des Francas / Tulle
Il s’agit d’une conversation retravaillée, qui aborde sous l’angle du vécu différentes phases ou notions liées à la pratique de recherche-action telle que nous l’expérimentons. Cet extrait a donné lieu à un écrit complémentaire de Tâm: « l’être du chercheur », bientôt en ligne. L’enjeu de cet échange était d’appréhender ce qui se jouait dans nos pratiques d’entretiens et ce qui nous a amené à développer des recherches. En creux, c’est aussi un moyen d’aborder les raisons pour lesquelles nous avons du mal à envisager d’exercer une profession telle qu’entendue dans le secteur culturel ou de l’éducation populaire, alors même que nous avons des pratiques culturelles et d’éducation populaire, entre autres…
Le travail sur l’entretien du parcours d’expérience
Tâm: j’ai une attente très précise, je vais essayer de la formuler.
On a ouvert un truc avec ce récit de parcours, 10000 directions s’entremêlent dans ma conscience, elles sont en relation. J’ai envie de partir sur 1000 trajectoires, car ces entretiens, ça débouche sur plein de choses… Puis finalement; là ça se précise, sans savoir où on va arriver, j’ai envie de partir sur un chemin très précis, d’aller vers là où ça peut déboucher, avec l’intuition . Creuser la matière, les liens invisibles entre les objets. J’ai noté des choses hier, d’autres façons de dire les mêmes choses déjà dites dans les premiers entretiens que j’ai reformulés. En partant de ma venue à la danse, par l’atelier kaleidoscope, dont on a parlé dans l’entretien, je me suis posé des questions:
- Quels sont les mots qui nous donnent le désir du moment?
- Quel est le projet transmis par les mots, qui permet de trouver en nous le désir du mouvement?
La RA, ca m’a donné l’envie d’écrire, d’où les questions:
- Pourquoi écrire?
- Quelle nécessité de retoucher l’entretien?
J’ai dit que c’était « se réapproprier l’écriture » mais ce n’était pas que ça. C’est écrire dans un autre état, avec un autre point de vue, forcément. Cet autre point de vue c’est comme quand tu filmes quelqu’un de face, ca te donne une impression. Si tu fais un traveling sur le coté, ca te donne une autre impression de la situation. Et en cumulant les deux, tu as deux couches pour appréhender la situation.
Ainsi quand tu appréhendes la totalité avec un maximum de couches tu abordes un « fait social total » un « événement social total ».
Voilà pourquoi écrire. A travers mon entretien, transpire transversalement cette envie de trouver un équilibre entre recherche et l’engagement sur le terrain, et de préciser quel est le rôle de chacun.
Pensée de la complexité
Nicolas : le rôle de l’un est compris dans le rôle de l’autre, c’est complexe et sans séparation je crois. Le désir d’intelligibilité, vouloir comprendre les situations, nous poussent à conceptualiser des sphères d’existence séparées pour appréhender la réalité. Alors que l’intelligence (à la différence de l’intelligibilité) serait d’accepter la complexité et de prendre finalement ces sphères comme des champs imbriqués, fondus, fusionnés… La séparation est une vue de l’esprit. Du coup, la recherche-action, avec son côté « processuel » aborde cette complexité, cette globalité, ces entremêlements.
Je prends l’exemple d’une « pensée en construction ». Quand au lovy je cale un caisson rigide et carré, sur un sol pas droit, mon niveau m’indique qu’un côté est plus haut que l’autre. Du coup, je mets une cale pour surélever le coin le plus bas. Sauf que bêtement, si je réhausse ce côté, je suis obligé de réhausser tout ce qui est lié à ce côté, et qui était de niveau… Donc en gagnant le centimètre qui me manque sur un point précis, je le perds maladroitement sur 200m carrés. Alors les méninges se mettent en place, tu finis par trouver une solution, et jouer avec les surfaces imparfaites, sur la flexibilité des matériaux, sur les marges, les interstices souples entre les points de renforts sur lesquelles ont peut trouver du jeu pour caler finement. Tu continues ton travail, tu visses, tu coupes, tu encastres… et pendant que tu agis, tu penses que t’es en train de construire une structure, de remplir l’espace, de résoudre des problèmes mathématiques (alors que le but c’est de faire du skate) et de jouer avec l’imperfection de la réalité qui est loin de la perfection sur plans… puis après tu penses que t’es en train de penser, tu penses à ton engagement. Tu te dis que c’est chouette et que tu ferais bien un projet du genre dans d’autres lieux avec ton pote Manu, et que Henry David Thoreau ne faisait rien d’autre que ça quand il construisait sa cabane à Walden! Mais pendant ce temps de réflexion, tu continues de tenir ta visseuse droite, mesurer, calculer, caler, suer… construire.
Tout ça pour dire, que la recherche et la prise de recul, elle se fait aussi dans l’action! Il n’y a pas forcément de sphères séparées. Une situation de terrain peut contenir un tout, ou du moins l’image d’une totalité.
C’est une pensée en construction, une pensée qui se pense aussi, un travail de connexion naturel et vivant…
Il est pourtant aussi naturel (au sens systématique, habituel) de se méprendre à monter un projet avec des plans définis, qui figent la réalisation dans le temps, avec ses sphères séparées, ses tâches divisées, ses compétences spécialisées… Dans ces cas, les collectifs se figent avec leur création, suite à l’épuisement humain que cela entraine. Donc ca vaut le coup de forcer un peu la nature quand on en est là. Peut être vaut il donc mieux envisager le projet ou le collectif comme quelque chose d’organique, de vivant. Ainsi, un organe, se laisse traverser par les changements d’environnement, c’est quelque chose d’évolutif, d’ interconnecté, dadaptable, en ce sens, l’organe est moins sujet à l’obsolescence des créations de la logique de projet classique.
Il me semble que le parcours d’expérience personnel est d’une certaine manière proche du fonctionnement organique. D’où l’idée d’aborder la complexité (et d’être plusieurs pour le faire), car il y a des temps de l’existence où tu es comme une parabole qui capte tout, tu t’enivres du monde. Pouvoir retracer les connexions qui se créent à ce moment là, ces croisements qui apparaissent sur tous les fronts, est un travail enrichissant.
Conscientisation
Tam: la question devient « pourquoi à certains moments tu t’arrêtes » ?
Cette question me vient de mes études, j’étais à fond dedans et ça s’est arrêté. Et avec cette RA, je retrouve un niveau plus conscient, plus actif, je retrouve cet activité de recherche. Et cela me fait dire après coup qu’elle n’a jamais cessé d’être, pourtant après la fac, j’ai cru qu’il y avait un temps vide… je l’ai vécu comme un blanc. Mais en fait c’était plus une bascule, avec un gros temps de latence… dont je n’ai pris conscience qu’après. Dans ton exemple avec le bois et la rampe, il y a eu très peu de latence, pas de moment de vide entre le blocage lié au problème, la solution et la conscience de la solution. Mais des fois ça bloque plus longtemps.
Quand est ce que le blocage devient une bascule??
Pendant ce passage vécu comme un blanc, des outils se ont forgés, la vie crue et directe, comme terrain, m’a formé et donné des outils.
Nicolas : J’ai connu aussi cette période, où le blanc a duré longtemps, et où la conscience d’un meilleur outillage (armement!) s’est faite attendre 8 mois. Je faisais mon stage de 5eme année « manager territorial ». Je voulais détourner les méthodes de gestions et d’évaluation qu’on m’avait apprises pour parler de la tension entre le skate et la collectivité, et leur pont (le skatepark). Mais j’ai douté longtemps vis à vis de mes profs et de mes collègues de classe, car ce que je faisais n’étais pas un objet économique, juridique, managérial et gestionnaire classique comme ils l’attendaient. Puis les skaters me prenaient pour un futur bureaucrate. Je n’avais plus de communauté d’appartenance. Puis avec le temps, en partant d’une pratique entêtée et régulière, bien que longtemps très peu sûre d’elle, la confiance est arrivée. J’ai aussi trouvé les méthodes de RA dans ce cadre là, via Bernadette, Hugues et le site espace populaire de création culturelle. Le 27 septembre 2006, après 8 mois de doute, je me sentais plus solide, et j’ai présenté mon travail devant 20 personnes. Etaient assis autour d’une même table, les skaters transpirant qui venaient de faire des grinds sur le parvis du Centre Culturel et Sportif municipal, les directeurs de collectivités du coin en costard cravate, puis d’autres encore, animateurs, associatifs de tout bords…
3 ans après, septembre 2009, le lovy se crée… Et là je me rend compte que ce travail peu confiant à ses débuts, a largement fait bougé les lignes, car cette structure avec cette méthode (autoconstruction), c’est une démarche très rare, et quasi inenvisageable à l’époque. Aujourd’hui c’est en cours, mais le doute est toujours là d’une certaine manière ! Des frontières ont bougé en tout cas. J’ai mis longtemps à trouver la bascule donc, et à en avoir conscience. Mais travailler sur cette conscientisation t’outille mieux, puis la bascule vient plus naturellement, voir même instantanément. T’es plus réactif, tu te perds moins. Cependant c’est bien de se perdre aussi des fois! Donc de douter, d’errer, c’est une source de mobilité, physique, sociale ou mentale.
Tam: là, avec ce qu’on est en train de dire, on établie des méthodes. Même si on a pas le nom encore… Les outils se forgent parfois dans le vide. Il y a une complémentarité entre la conscience qu’on a des choses après, et ce vide complexe quand on a conscience de rien. Dans ce vide, des outils se forgent quand même d’une certaine manière. Le vide de conscience réveil d’autres zones de consciences très compliquées. L’image que ça me renvoie, c’est celle de notre corps. Il est composé de beaucoup de systèmes, et on peut pas avoir conscience de tous ces systèmes sinon on deviendrait fou… mais on sait que c’est là au fond, on ne peut pas tout comprendre, on sait juste que ça existe. Le rôle du vide est profond, son sens est profond.
Pour revenir au truc du rôle de la période de vide, chez moi ça a aussi amené un besoin.
Altérité, chercheur collectif
Quand j’étais dans le bain de la fac avec des « observateurs participants », au fond j’étais assez seul. Aujourd’hui, je retrouve le besoin de me confronter avec d’autres chercheurs (émulation, motivation). Pour ne pas s’endormir, les étincelles des autres nous allument nos propres étincelles.
Suite à notre rencontre hier, je me suis dit que l’autre ne peut jamais être comme moi, même si on se connecte très bien, ça frotte des fois, et l’autre reste différent. La friction amène à ne pas s’endormir. Car il est très facile de s’endormir dans un confort intellectuel C’est très simple de ne pas s’éveiller en permanence, et là j’ai l’impression avec ce groupe de chercheurs qu’on peut garder une vivacité d’esprit. Cela me parle de la place dans cette communauté de chercheurs, mais pas comme la science classique où tout le monde va dans la même direction, sans contradiction. Ici y’a friction, il ne faut pas avoir peur de se faire bousculer.
Nicolas : j’ai la sensation que la science classique, ou du moins la façon dont on la voit, traite trop prétentieusement de la vérité. J’aime bien Camus ou Morin qui écrivent clairement « si une grande vérité ne peut être contredite que par une autre grande vérité, c’est qu’il y a multitudes de vérités ». Ce qui compte ce n’est pas de tout comprendre, mais le chemin (artistique aussi) vers la recherche, vers la compréhension. Et quand il y a une telle approche de la réalité, j’imagine qu’il ne peux qu’y avoir friction entre les différents regards de chacun des chercheurs. Donc effectivement, je vois ça comme une émulation motivante, comme des frictions, mais aussi comme un truc qui a les pieds sur le terrain, autant conceptuel que physique. tout est dans tout… C’est pas salement nébuleux ou inabordable pour autant, c’est juste peut être assez loin des méthodes qu’on connaît habituellement. Il faut déplier une autre approche, la démarche holistique, avec son côté organique et processuel est assez excitante…
Tam: la recherche ça peut aussi être une sensation . Sensation agréable d’être réveillé. sentir l’étincelle. C’est la base ça! Le contact qui fait que ca te met en mouvement, au delà des appartenances. je reviens donc à ma question du début, sur les mots qui déclenchent l’envie, cette étincelle. Mireille, en me parlant de la danse, a créé une étincelle, et ça m’a amené vers la danse contemporaine. Mais je ne vais pas avoir l’étincelle de la danse toute la vie. c’est comme le premier flash du drogué, après ca passe, c’est un flash qui perd en puissance.
Mais là c’est différent en recherche, car c’est sous des angles multiples dans la communauté de chercheurs différents. Je crois qu’il faut être prêt à être dérangé, ca demande une certaine maturité.
Avant l’éthnologie, j’ai traversé des histoires de corporatismes hyper fermés dans les grandes écoles, où tout le monde est « un », et le reste de la société c’est autre chose. Il y avait une vraie négation de l’extérieur au profit d’une identité unique au sein de l’école, avec tous ses systèmes d’excellence. Mais ca a réveillé un besoin de recherche chez moi, de là sont parties beaucoup de choses…
Ces époques troubles où tu ne sais pas ce que tu cherches mais tu sais qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Et après, tu te rends compte de tout ça. Ca bascule…
