L’albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

prince.jpg Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Baudelaire, Les Fleurs du mal.

Syndrome albatros

Clown masqué décryptant les arcanes de la nuit
Dans les eaux troubles et noires des amours-commandos,
Tu croises des regards alourdis par l’oubli
Et des ombres affolées sous la terreur des mots.
Toi qui voulait baiser la terre dans son ghetto,
Tu en reviens meurtri, vidé par sa violence
Et tu fuis ce vieux monstre à l’écaille indigo
Comme on fuit les cauchemars souterrains de l’enfance.
De crise en delirium, de fièvre en mélodrame,
Franchissant la frontière aux fresques nécrophiles,
Tu cherches dans les cercles où se perdent les âmes
Les amants fous maudits, couchés sur le grésil
Et dans le froid torride des heures écartelées,
Tu retranscris l’enfer sur la braise de tes gammes,
Fier de ton déshonneur de poète estropié,
Tu jouis comme un phénix ivre-mort sous les flammes
Puis, en busard blessé, cerné par les corbeaux,
Tu remontes vers l’azur flashant de mille éclats

Et malgré les brûlures qui t’écorchent la peau
Tu fixes dans les brumes : « Terra Prohibida »;
Doux chaman en exil, interdit de sabbat,
Tu pressens de là-haut les fastes à venir
Comme cette odeur de mort qui précède les combats
Et marque le début des vocations martyres,
Mais loin de ces orages, vibrant de solitude,
T’inventes un labyrinthe aux couleurs d’arc en ciel
Et tu t’en vas couler tes flots d’incertitude
Dans la bleue transparence d’un soleil torrentiel.
Vois la fille océane des vagues providentielles
Qui t’appelle dans le vert des cathédrales marines.
C’est une fille albatros, ta petite sœur jumelle
Qui t’appelle et te veut dans son rêve androgyne…

Paroles: Hubert-Félix Thiéfaine.
Musique: Claude Mairet  « Eros uber alles » © Editions Lilith-Dimanche

Le complexe de l’albatros

Je me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J’appelle ici préjugés, non pas ce qui fait qu’on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu’on s’ignore soi-même. (Montesquieu [1748] (préface à L’Esprit des lois)

Il peut paraître banal de comparer l’Albatros du poète, piteusement empêtré dans ses grandes ailes blanches dès qu’il abandonne les hauteurs pour se mettre au niveau du commun des hommes.

number_(640x480).jpg On sait que le mot « albatros » vient du vocable portugais « alcatraz » qui nous rappelle le célèbre pénitencier de San Francisco dont la réputation assurait que l’on ne pouvait s’en évader… Jusqu’au jour où trois condamnés à la réclusion à vie réussirent l’exploit de s’en échapper, ce qui condamna l’établissement. On ne les reverra jamais et on a même supposé qu’ils s’étaient fait refaire le visage et avaient changé d’identité !

Peut-on parler de liberté (puisque c’est de cela qu’il s’agit) lorsqu’ils se trouvent réduits à choisir entre deux souffrances ? Ou bien faire pénitence et purger leur peine à perpétuité, en renonçant à leurs potentialités et en développant un sentiment de frustration. Ou bien tenter de s’évader, de fuir dans la solitude, la psychose ou le suicide, de se désolidariser de leur milieu, et de paver leur pseudo-liberté au prix de la marginalisation et de la culpabilité. S’adapter ou être exclu.

Il devient « l’infirme qui volait » dépeint par BAUDELAIRE. Alors, intellectualiser ou s’inhiber ? Se défendre ou s’interdire ?L’indicible pourrait prendre les traits de l’impensable.Ainsi que le disait FREUD, « de tous temps, ceux qui avaient quelque chose à dire et ne pouvaient le dire sans danger, se coiffèrent du bonnet du fou ».

Leur insertion sociale est difficile et souvent originale. Les professions précaires ou peu courantes sont privilégiées. Ils semblent de plus être porteurs de valeurs qui les particularisent : pas de recherche de l’argent ni de la réussite sociale en général, valorisation par contre de la solitude, du temps libre, des loisirs, du retour à la nature et évitement de la routine et des contraintes hiérarchiques.

Docteur Alain Gauvrit, Le complexe de l’albatros.

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Commentaires (2)

Cyrille12 juin 2007 à 5:08

En effet de tout temps nombre de fous aux yeux d’êtres se croyant supérieur, abandonnèrent leurs vies, de quelques facons que ce soit. C’est pour ca qu’il est bon de rappeler, aujourd’hui, car le danger est moindre, cet état d’esprit que ne saurait comprendre la plupart des personnes en général. En outre voici une très belle fiche, dont je m’étonne à ce jour qu’il n’y ait de commntaire. Cyrille

luc9 novembre 2008 à 22:11

je viens de lire ces textes et je ne me suis jamais autant
reconnu. jai 42 ans et je suis epuisé de me batre pour reussir dans le monde materiel et social ,et en vain je recommence a zero .par contre pour ce qui est du monde
metaphysique et de l’enseignement spirituel tout va bien.
En fesant le bilan des jours heureux de ma vie je me rend compte rapidement qu’ils etaient dans des periode ou je n’avais aucun desir materiel et social vivant seul en etat meditatif ,de lecture,de creativité de comtemplation et
en AMOUR AVEC L’UNIVERS ET LE CIEL.
En acceptant de vivre pauvre et sans besoin ni desir matériel j’avais la connaissance intuitive et le potentiel de reconnaitre les force et les faiblesse des autres ,parce que j’avais le temps d’oberserver les mienne .et de les reconnaitre en tant qu’etre spirituel venu dans le monde physique pour enfin devenir ou peut-etre repartir meilleur et plus évolué. Comme l’albatros je me porte beaucoup mieux dans le ciel que sur la terre je suis en harmoni avec le vide et condamné a etre libre dans l’ether pour mieux servir celui qui dans un moment sombre ou de remise en question prend le temp de regarder vers le ciel. merci a vous que je puisse m’exprimer ainsi .LUC

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