Manifeste pour une nouvelle gauche culturelle

10 Thèses sur la politique, l’art, et le travail intellectuel

Par Michael Hirsch

Sommaire

  1. 1. Cela ne peut, cela ne doit pas rester comme il est
  2. 2. Il faut rompre avec Le Grand Autre, notre croyance latente dans L’État, La Croissance, Le Progrès Technique, etc.
  3. 3. Le personnel est politique – Le politique est personnel
  4. 4. Les pratiques culturelles de l’art, de la littérature et des sciences sont des modèles expérimentaux de la lutte émancipatrice
  5. 5. La pratique du travail culturel réclame et incarne la logique d’une autre forme de la division du travail social. Ces pratiques sont dirigées contre la logique "professionnelle" de la culture
  6. 6. Un revenu garanti universel serait complémentaire avec une logique émancipatrice du travail culturel
  7. 7. La tache de l’art et de la pensée n’est pas d’assumer ou de s’imaginer une fonction a priori politique ou critique, mais bien plutôt de réfléchir réellement sur leur place dans la société (la place matérielle aussi bien que celle symbolique)
  8. 8. Les artistes et intellectuels libres et précaires sont le prolétariat du futur
  9. 9. La distinction entre l’art et la politique reste, elle subsiste. Il est fondamental de rendre cette distinction plus claire, plus féconde
  10. 10. L’utopie concrète de l’émancipation en générale, et du travail artistique et intellectuel en particulier est, comme disait Marx, le libre développement des individus“. Cela résonne aujourd’hui avec des utopies concrètes comme la libre associations des sujets différents dans le cadre de projets communautaire, et avec une notion forte de transdisciplinarité des pratiques et des savoirs culturelles
 

 

Il s’agit ici de quelques remarques sur ou atour du devenir-non-spécifique de l’art. Je tacherai de donner une version progressiste et utopique de ce phénomène. Pour faire vite, j’annoncerai déjá maintenant une réponse brève à la question posée pour cette section de notre journée autour des rôles possibles de l’art:

Non, il n’y a en principe pas de limites pour l’activité et l’engagement artistique. Et aussi, non, il n’y a pas de limites de l’émancipation et de l’activisme citoyen.

 

La question que je veux poser ici est la suivante: Qu’est ce que nous voulons dire et faire, et pourquoi; à quoi sert notre travail commun culturel? Je pars du constat d’une dispersion, ou d’une fragmentation énorme de la gauche aujourd’hui – d’un manque essentiel de points de repère, de clarté sur ce que nous voulons dire et faire dans le champ émancipateur ou progressiste dans les sociétés occidentales. L’unification instinctive sous la bannière du progrès me semble aujourd’hui plutot un obstacle qu’un avantage pour nous.

Les arts et les sciences, le travail intellectuel en général se trouvent dans une crise d’identité á cet égard. On continue, bien sur, on continue dans un sens grosso modo pas faux. Mais on continue sans un sens précis de notre projet. Il faudrait donc trouver une langue commune pour nos idées et nos désirs.

Au centre du renouveau nécessaire de la gauche culturelle et politique se trouvent à mon avis nécessairement des éléments d’une utopie concrète. Il s’agit d’abord moins de propositions sur des systèmes politiques et économiques que de propositions et des thèses sur nos formes de vie. Il s’agit de prendre courage et de poser une question à la fois trop simple et trop difficile, un peu embarrassante dans les yeux de beaucoup:

Comment voulons nous vivre?

À partir d’une analyse des malaises du présent il faudrait, telle est mon intention, énoncer la volonté et le désir de changer la vie. Telle est le sens du travail politique et intellectuel de la gauche au futur: simplifier et clarifier notre tache; travailler en commun pour rendre plus efficace et plus concret la fonction émancipatrice de la pensée, de l’art, et de l’agir politique. Après un siècle de réflexions et d’auto-critiques sur le concept de l’art, de la littérature, du film, du théatre, de l’architecture, de la philosophie, et de la science, il est temps de passer au prochain niveau des pratiques culturelles modernes.

 

Au début il y a une proposition simple:

 

1. Cela ne peut, cela ne doit pas rester comme il est

 

La phrase fameuse de Benjamin Dass es so weitergeht, ist die Katastrophe“ (Que cela continue comme ca, c’est cela la catastrophe) indique la direction. Ici l’on trouve le noyau dur de l’intelligence avancée de notre temps: de notre contemporanéité. Le sens d’une telle thèse n’est pas d’un un constat sur les faits (par exemple sur le changement apocalyptique du climat global ou sur les effets destructeurs du capitalisme). Le sens d’une telle thèse est d’abord étique: elle constitue une obligation, quelque chose qui nous engage dans notre vie et dans notre travail. Ainsi, il ne reste plus rien qui va de soi; surtout pas dans les disciplines culturelles, ses méthodes, ses jeux de langage et de pouvoir, ses modalités de distribution de capital économique, culturel, et symbolique.

La tache d’une intelligence vraiment avancée est aujourd’hui la rupture avec le présent; la rupture avec notre croyance profonde, malgré tout notre savoir sur les crises, que cela peut continuer comme avant.

 

 

2. Il faut rompre avec Le Grand Autre, notre croyance latente dans L’État, La Croissance, Le Progrès Technique, etc.

 

Il faut en finir avec nos méthodes psychologiques, culturelles, et politiques de déléguer la compétence de la résolution des problèmes à d’autres instances, ou au futur. Cela mène à des endettements de toutes sortes (financières, écologiques, psychologiques, morales). Il faut commencer par assumer vraiment la compétence et la responsabilité pour la gestion de nos vies et la régulation de la société. Il ne suffit donc pas d’énoncer „Indignez vous!“ ou „Engagez vous!“. Cela est juste et nécessaire, mais cela ne suffit pas, car ainsi on reste dans le monde et dans les modalités habitués de la société bourgeoise avec ses élites, ses experts, ses spécialistes et ses représentants. L’engagement civique, l’agir politique des individus et des mouvements sociaux de la société civile ne doit pas seulement contrebalancer le pouvoir arrogant des systèmes officiels. Il doit peu à peu remplacer ce pouvoir et faire place à une démocratie réelle et radicale. Il s’agit donc de rompre systématiquement, dans les prémisses mêmes de notre pensée et notre débat public, avec la post-démocratie existante et ses divers régimes de pouvoir intransparent.

Il faut rompre avec le principe psychosocial de la délégation de savoirs et de compétences. Il faut donc reconquérir la démocratie par en-bas et énoncer, encore une fois, le principe de la souveraineté du peuple. La demande de cette souveraineté n’est pas limité à l’État et ses institutions, le vote et les référendums, les débats autour des projets de loi, mais concerne toutes les institutions de la société, notamment le champ culturel, l’art, la science, etc. Est-ce-que nous voulons, est-ce-que nous pouvons vraiment assumer cette souveraineté et cette responsabilité? Telle est la question centrale de la logique et de la lutte pour l’émancipation. On se débarrasse du Grand Autre seulement si l’on assume vraiment la vie commune, et si l’on travaille sur les deux questions de l’émancipation: Est-ce-que l’on vit vraiment dans le Présent?, et: Qui est le Nous, le Sujet Émancipateur possible?

 

3. Le personnel est politique – Le politique est personnel

 

Le manque de liberté est autant un problème de démocratie qu’un problème de la forme de nos vies. L’hypothèse de l’émancipation ne peut pas rester un seul programme de l’engagement politique, comme si notre engagement pour la communauté des égaux, nos interventions, nos déclarations et nos demandes contenaient déjà une réponse à la question centrale: Comment voulons-nous vivre? Contre la logique fusionelle entre la vie et la politique de l’esprit de 1968 il faut ici énoncer une logique dialectique: Il faut avoir non seulement le désir, mais aussi une idée (et des expériences) sur une autre forme de vie, pour pouvoir lutter vraiment pour un changement émancipateur de la société. Cela (ces idées et ces experiences) ne relèvent pas d’une compétence ‚professionnelle’ de l’artiste ou du philosophe, mais bien plutôt d’une pratique existentielle visible.

 

 

4. Les pratiques culturelles de l’art, de la littérature et des sciences sont des modèles expérimentaux de la lutte émancipatrice

 

Si l’art, la philosophie, la sociologie, la littérature ne contiennent pas en soi, c’est-à-dire dans la personne et dans l’habitus, dans la forme de vie de l’artiste et du penseur la demande d’une autre vie, et la préfiguration d’une autre forme de vie, ils ne valent pas grand chose. Si l’on reste à l’interieur de la logique et des conventions des disciplines culturelles et leur logique professionnelle (fut-ce à titre „critique“), on ne peut pas espérer à contribuer à une forme de vie libre. Cette idée contient une demande radicale de l’exposition de la personne de l’intellectuel dans son agir: comme modèle et expérimentation pratique. C’est ici le noyau dur de l’utopie concrète de notre travail culturel. Cette exposition du sujet est l’exposition et la mise-en-échange d’une fragilité, d’une faiblesse énorme (sans garantie dans l’ordre des systèmes sociales spécialisés et hiérarchiques).

Cela n’est pas identique à la logique classique de l’artiste dans la société bourgeoise comme étant un guide charismatique qui représente ou incarne, dans sa personne et à notre place, une „autre vie“. Cela veut dire au contraire l’obligation à une logique vraiment universelle d’un vie différente. La tache des pratiques culturelles n’est donc pas dans une logique de la productivité, ou d’une créativité de savoirs et de disciplines spécialisés. Il est dans un savoir pratique, dans des expériences très spécifiques qui concernent tout le monde. C’est-à-dire il ne s’agit plus tellement, dans un registre progressif, de pratiques qui réclament une position d’exception de la règle du principe de réalité de la société bourgeoise et son type de division du travail social. Il s’agit plutôt de réclamer une logique universelle d’une nouvelle règle, de nouveaux formes et coutumes de la vie. Non plus seulement des ruptures ou des interruptions du quotidien, mais des vraies transformations du quotidien: telle est notre tache (et l’on pourrait dire que c’est cela une espèce d’approfondissement de l’esprit des années 60 et 70. Autrement dit, il s’agit pour nous de régulariser ou de normaliser l’irrégulier ou l’exceptionnel. Pour le contexte de l’art dans l’espace public, on pourrait dire: Il faut donner une durabilité à nos expérimentations sociales.

La reconquête de l’espace public de la ville (espace physique autant que symbolique) est une partie centrale de ce projet. Cela contient les pratiques de la libre association et de l’aide mutuelle, au-delà de la seule logique « professionnelle » de nos sociétés.

 

 

5. La pratique du travail culturel réclame et incarne la logique d’une autre forme de la division du travail social. Ces pratiques sont dirigées contre la logique « professionnelle » de la culture

 

Il faut rompre avec la logique du travail culturel comme étant un travail spécialisé, professionnel, exclusif, et rémunéré. Il faut rompre et avec la logique capitaliste du travail salarié en tant que telle (et de ses ‚produits’ comme des marchandises), comme il faut rompre avec la logique étatique du ‚poste’ comme position autorisée du travail et de la parole intellectuelle. La première mène à une crise de sur-production culturelle permanente comme résultat de la lutte pour la survie de chaque ‚créateur’ (loi de l’auto-préservation), la deuxième à la soumission du travail intellectuel sous l’administration en dernière instance étatique de la culture. Il faudrait investir de moins en moins (de temps, d’énergie, de capacités) dans les systèmes et les institutions culturelles officiels. L’ordre du jour serait donc moins la critique institutionnelle que nous savons tous par cœur; ce serait plutôt la création de possibilités de vivre et de travailler autrement et ailleurs, et de trouver pour ce projet un consensus pratique et solidaire. Consensus communiste…

 

 

6. Un revenu garanti universel serait complémentaire avec une logique émancipatrice du travail culturel

 

Il faut rompre avec le chantage étatique et économique du ‚travail’, de l’’occupation’ et de l’emploi’ ou du ‚plein emploi’. Ce chantage est la partie centrale du gouvernement néoliberal de la peur. C’est dans le monde de la culture que cette rupture peut et doit d’abord arriver, qu’elle doit prendre forme: dans une nouvelle conception du sens de ce type spécifique de ‚travail’. Au centre de cette demande pour un revenu social garanti pour tous se trouve la demande d’un changement du sens du travail en tant que tel. Le travail artistique et de la pensée peuvent figurer comme des modèles dans cette demande. La proposition d’un revenu garanti suspend symboliquement la lutte universelle pour l’auto-préservation de l’individu. Il vise la suspension du gouvernement de la peur prônant un droit non pas spécifique des travailleurs culturels mais plutôt ce qu’il y a de plus commun: exister sans peur, avec un droit inconditionnel d’existence.

Il faut distinguer et relier très précisément le coté programmatique et idéologique, et le coté étique et pratique d’un type de travail conçu comme modèle d’une libération en générale de l’activité humaine. Non seulement des demandes et des thèses, non seulement des programmes pour le futur, mais aussi des pratiques et des attitudes, des coutumes et des conventions pour le présent. Suivant les réflexions de Walter Benjamin dans Der Autor als Produzent, il faut donc insister sur le caractère de modèle de la production artistique et théorique, et affirmer très clairement: „Un auteur qui n’enseigne rien aux autres auteurs, n’enseigne personne.“ Et il faudrait rappeler, encore avec Benjamin, la phrase de Lichtenberg: „Il n’est pas important de savoir quelle opinion quelqu’un a, mais plutôt de savoir quel homme, quelle personne une opinion fait de quelqu’un.“

 

 

7. La tache de l’art et de la pensée n’est pas d’assumer ou de s’imaginer une fonction a priori politique ou critique, mais bien plutôt de réfléchir réellement sur leur place dans la société (la place matérielle aussi bien que celle symbolique)

 

La fonction productrice dans ce contexte serait de prendre en charge la fonction auto-éducatrice des pratiques culturelles: un travail sur nous-mêmes, de l’un sur les autres. Si la forme de la vie actuelle est fausse, il faut pratiquer déjà ici et maintenant les formes d’une autre vie. Cela contient la nécessité de parler aussi des conditions matérielles de notre existence (une dimension trop souvent négligée et réprimée dans le discours de l’art et des sciences). Le travailleur culturel, pour ainsi dire, est aussi une personne comme toutes les autres. Cela se montre dans sa position sociale pour la plupart des cas extrêmement fragile, extrêmement dépendant des pouvoirs politiques, économiques, et culturels. Nous partageons non seulement une logique en partie exterritoriale par rapport à la société, mais aussi une faiblesse constitutive qui est due aux nécessités très concrètes de formes souvent très pénibles de la re-territorialisation ou de la conformation de nos activités. Il faut en finir avec le silence sur notre position sociale et nos intérêts économiques, car c’est seulement ainsi que ces intérêts pourront devenir vraiment universels. Le gouvernement actuel par la peur nous contraint à une lutte déchainée et dé-civilisante pour les places, les rémunérations et les reconnaissances. Il faut pouvoir imaginer, et, en partie au moins, pratiquer d’autres modèles des rapport sociaux.

 

 

8. Les artistes et intellectuels libres et précaires sont le prolétariat du futur

 

Ils sont potentiellement la vraie classe universelle. Il est essentiel de prendre à la lettre notre responsabilité intellectuelle si souvent revendiquée dans les discours publics bourgeois. Cela contient la tache d’un coté de réfléchir sur nos propre position sociale, notre statut comme nos intérêts sociaux. Cela contient d’autre coté la tache de former un Nous au nom duquel il deviendra possible d’énoncer des demandes à titre universel. Former un Nous qui ne sera pas un nom hypocrite; énoncer au nom de ce Nous des demandes qui seraient vraiment universelles et non seulement spécifiques pour une classe ou un groupe professionnel. Là où les représentants du monde présent réclament, au moment de la crise de tout notre monde habitué avec ses fonctions et ses positions, le rétablissement de l’ordre – là nous devons affirmer: Nous sommes tous des précaires et des superflus.  Le vrai prolétaire du futur est celui qui a des capacités multiples a contribuer, des savoirs et des idées variés à mettre en échange, mais qui n’a pas de ‚place’ garantie dans l’ordre du tissu social, qui n’a pas une position garantie dans la hiérarchie sociale. Le prolétaire du futur est dans ce sens l’amateur, la personne avec des compétences multiples, mais sans valorisation professionnelle garantie. La tache est donc de tourner la menace qui nous pèse sur la tête: la menace d’être, ou de devenir quelqu’un de trop, quelqu’un en plus, dans une nouvelle fierté et supériorité de l’être humain libre et non-identifié. L’artiste et l’intellectuel ne sont pas les spécialistes de cette politique de l’émancipation, mais plutôt la préfiguration du N’Importe Qui: de l’être singulier libéré de la contrainte de l’identité. Le statut ontologique du sujet de l’émancipation est donc celui d’une liberté effrayante: exister sans ‚Place’ dans la société – la place entendue comme l’essence platonique de nos sociétés de travail et du plein emploi en crise: la place donnée à chacun comme essentiellement la sienne. Il faut donc donner à l’obsolescence latente de tout le monde une version utopique dans le sens fort.

 

 

9. La distinction entre l’art et la politique reste, elle subsiste. Il est fondamental de rendre cette distinction plus claire, plus féconde

 

La fonction de l’art et du travail intellectuel est de créer un vide, une perforation dans le principe de réalité. Tout comme il est sa fonction d’ensuite peupler, d’utiliser ce vide et d’approprier ensuite l’espace public comme le lieu du commun. Manifestations, jardinages, bricolages, collaborations de toutes sortes. L’activisme politique comme la parole artistique et culturelle dans cet espace sont les deux cotés du pouvoir constituant du demos. Ce qui d’abord est seulement un droit formel ou théorique peut et doit ainsi devenir un pouvoir effectif. Il deviendra effectif seulement si nous insistons sur le caractère éthique et pratiques de notre travail: non pas des valeurs et des œuvres, mais des exemples et des exercices. Le sens de ce type particulier de travail, de l’artiste, de l’écrivain, du penseur, est d’être, ou de devenir un modèle: un modèle du travail sur soi-même, d’un changement de la forme de la vie ensemble. Là où les conformistes du champ culturel chantent la chanson de la créativité et de l’utilité des arts (peu importe si cela est entendu dans le sens affirmateur ou critique), là il faut énoncer clairement qu’il faut refuser toute idée d’utilité sociale. Il faut refuser cette idée conformiste au nom de la vraie valeur d’usage de notre travail: la volonté et la capacité de vivre autrement est au centre de ce type de travail. Il est son enseignement principal. Ce que Jacques Rancière nomme „le partage du sensible“ n’est pas seulement, dans une optique émancipatrice, la figuration d’un autre ordre, avec d’autres droits sociaux et de participation pour tous les citoyens. Il n’est pas non plus seulement, comme le veut Rancière, une donnée préalable, un principe ou une axiomatique. Il est aussi le nom d’une autre forme de l’usage, du peuplement de l’espace commun par chacun. C’est pour cela que l’appropriation de l’espace public constitue un modèle important ici. Cela est en même temps la déclaration d’une impuissance, et la revendication d’une puissance. „Nous ne sommes encore rien – nous pouvons etre tout“. Et nous sommes en train de peupler ensemble, d’utiliser et de partager ensemble l’espace commun, d’apparaitre ensemble dans cet espace commun: de l’utiliser déjà maintenant comme quelque chose, comme un lieu qui appartient à tous. Dans cet espace apparaissent en mème temps le nouveau sujet collectif démocratique (qui se rend maitre de la société) et la nouvelle forme de la communauté (qui est une dissémination immense des êtres et de la parole).

 

 

10. L’utopie concrète de l’émancipation en générale, et du travail artistique et intellectuel en particulier est, comme disait Marx, le libre développement des individus“. Cela résonne aujourd’hui avec des utopies concrètes comme la libre associations des sujets différents dans le cadre de projets communautaire, et avec une notion forte de transdisciplinarité des pratiques et des savoirs culturelles

 

Dans cette vision le but du développement de la société n’est évidemment pas l’agrandissement, la croissance infinie des ressources et des richesses, mais bien plutôt le développement culturel de chaque individu. Le Bien Commun est l’épanouissement de tout un chacun. Il s’agit pour nous de rendre cette tache, de rendre la passion intellectuelle toujours plus claire et plus intense. Elle est anarchique vis-à-vis des systèmes culturels et politiques; elle est communiste en ce qui concerne la mise-en-commun des personnages et des capacités. Des pratiques d’autres modèles de l’etre-en-commun, d’autres modèles du travail et de l’existence. Ouvrir, universaliser nos activités, au lieu de les professionaliser: travailler et parler en commun; inventer et cultiver des jardins dans les zones vides – cela sont des exemples, quelques métaphores pour notre tache. D’autres sont et seront: des académies et des écoles, des autres formes urbaines de la vie ensemble. Les artistes, les écrivains et les penseurs ne contribuent pas à la gloire et au développement de leur champ culturel spécial. Dans une perspective moderne vraiment utopique ils contribuent à quelque chose qui ressemble peut-être aux idées des constructivistes russes: la construction, ensemble, d’une œuvre commune, d’une forme libre de l’existence commune, au-delà des limitations de l’administration étatique, des identifications bureaucratiques des ‚professions’, et des valorisations capitalistes de chaque activité humaine. La tache et de peu à peu supprimer (aufheben) les champs de savoir culturels spécialisés dans une pratique généralisée de la transformation de la vie. Il faut donc souligner que c’est un malentendu historique que de penser du travail de l’art, de l’écriture, de la pensée comme étant une profession d’un travail rémunéré. Il s’agit donc de la signification emphatique du mot Beruf (donc d’une Berufung) que Max Weber a donnée au travail politique et scientifique. La preuve: on s’y dédie aussi au cas que l’on ne peut pas vivre (entièrement) de ces activités. (La même chose est vraie pour les travaux domestiques, de famille, de l’éducation, de l’activisme politique…)

Ma thèse est donc celle, apparemment an-historique, d’un renouveau de l’avant-garde. Dans le contexte de mes réflexions, le sens de ce concept pour les arts serait la déliaison des disciplines culturels et de leur pouvoir conformisant sur les sujets. Si les artistes, ou d’autres intellectuels, se livrent à une telle tache, c’est dans l’esprit d’une conception forte d’avant-garde: faire quelque chose, commencer avec quelque chose qui devrait être la tache et le travail de tout le monde. Cela vaut autant pour les arts que pour les activités dites théoriques de la pensée. Il s’agit d’exposer un universel. C’est en cela qu’il y a, comme on a nommé cela dans notre tradition moderniste de l’avant-garde, ouverture de l’art et de la pensée sur ‚la politique’ et ‚la vie’.

Pour répondre à la question posée par les organisateurs de cette journée: Il n’y a ni limites de l’engagement artistique dans et pour l’espace public (pourvu que l’on clarifie le fait que ainsi l’on perd le statut et l’autorité garanti dans un champ spécialisé social) – ni limites de l’émancipation citoyenne (pourvu que l’on se rend compte que le but de l’activisme est la création non pas de quelques exceptions de la règle bourgeoise de nos vies et de notre travail, mais bien plutôt la création, ensemble, de nouveaux conventions, d’une nouvelle règle de la vie ‚commune’ dans tous les sens possibles).

Dr. Michael Hirsch

Habsburgerstr. 3 – D-80801 München

hirschmail@aol.com