CHEMIN DE TRAVERS

DE LA COUR DE L’ÉCOLE AU  25 JANVIER 2010, à 15h11.


LOI DE L’EMMERDEMENT MAXIMUM.

J’ai encore réussi à prendre le métro dans le mauvais sens entre l’Atelier de Plume et Montparnasse. De deux choses l’une. Soit les apéros qui clôturent les journées Interstices sont trop chargés pour moi – ce qui me paraît assez peu probable, vu que je n’essai plus de suivre Hugues. Soit malgré toute la volonté du monde, je ne finirai jamais par rien comprendre aux directions de ces suspectes boites, rectangulaires et grises,  qui cisaillent les sous sols de la ville.  Ou bien, aux  directions en général. Pas rassurant. Quoi qu’il en soit, je finis toujours par courir dû mieux que je peux, au milieu d’une foule de gens serrés et d’escalators en tout genre. Pour en bout de course, crier, sans aucune classe,  un « Attendez !!!!!!!!! » ridicule et complètement hors d’haleine, en direction d’un type au képi gris et violet, sur le quai d’une voie qui me paraît systématiquement, celle située exactement, à l’opposé de l’endroit où j’entre dans la gare. Foutue loi de l’Emmerdement maximum.  Et cette fois-ci encore, je suis le dernier à monter dans le train. Je sors mon billet, que le contrôleur fasse ses trucs de contrôleur. Il m’a coûté 33 euros. Avec le billet « Aller », le voyage m’a coûté 68 euros.  Je me suis rappelé les débats sur le coût et la prise en charge des transports. Ce jeudi 2 juillet 2009, vers 22h34, à la place 28 de la voiture 16, j’ai eu le sentiment de n’avoir jamais aussi bien investi 68 euros. Pour une fois, que je ne fais pas n’importe quoi avec le peu d’argent, que j’apporte si difficilement  à ma banquière.  Elle m’aime bien et m’appelle souvent. Elle prend soin de moi et m’entraine dans de longues discussions. « Moi être très bon client ». Chaque année, trimestre, semestre, semaine, paquet de cigarettes, pâtes, beurre, dentifrice… je les approvisionne d’une quantité d’agios et d’une armée de frais en tout genre relatés une langue totalement obscure. Ils peuvent les ranger, leurs garages à voitures de luxes, leurs yachts et leurs avions privés, ces messieurs les milliardaires.  C’est nous les gros investisseurs du système financier mondial. Nous sommes le rouage, la condition « sine equa none », des banques, des traders, des présidents de la république, des types assis derrière des chauffeurs, des propriétaires de voitures de sports et toute une longue liste qu’on doit facilement pouvoir se procurer sur Internet ou dans la presse People. Alors elle m’offre des chocolats quand je vais la voir pendant les fêtes de Noël et obtenir la permission de creuser mon découvert, à cause des cadeaux. Alors, croyez-moi si je vous dis que c’est plus de 68 euros que j’ai ainsi investi dans ce voyage.

DU LYCÉE AU PREMIER ATELIER.

L’Ecole.

L’obtention du bac marqua surtout la fin de l’insouciance, des longues heures de siestes dans les parterres d’herbes, les odeurs d’expérimentations de chimie et les pétards dans la cour de l’école.  Parce que l’accès aux études universitaires se résuma pour moi, surtout en grasses matinées, un taux de présence en cours inférieur à 1 %, en somme des essais catastrophiques (à part les Tonus infirmières, bien sûr : « Rendons à César ce qui est à César »).  Me voici alors sur le marché du travail.  Le bilan est de loin, tout aussi catastrophique : 11 ruptures de contrats avant « fin de période d’essai pour inadéquation entre le salarié et la tâche ». Alors comprendre : trop lent, s’est encore endormi dans les cartons, à monté 17 armoires à l’envers, à cassé 71 palettes de fleurs…  Par piston, me voilà serveur dans le restaurant d’une chaîne d’hôtels. J’oublie beaucoup, je renverse énormément, mais je fais rire tout le monde. On me garde. Je commence ainsi non seulement à gagner  mon indépendance, mais cela me permet de mener à bien un truc qui me trotte dans la tête depuis aussi loin que je me rappelle : faire de la musique avec mes potes, et un jeune groupe dénommé « Zetlaskars », qui fait du bruit comme il peut, pas toujours très bien, mais la bière, les concerts et les orgies à n’en plus finir coulent à flot. Ce qui va très bien à un jeune homme de 20 ans comme moi.

Puis au fil des rencontres, je passe mon BAFA, parce que l’animation c’est peut-être pas mal, on rigole bien et on mange gratos. Commence alors ma première expérience « d’atelier », en tant que participant. A l’occasion du stage de perfectionnement en 2001, je suis en formation BAFA perfectionnement « Musiques actuelles » à Caen, avec les « Rats Sveltes », groupes de Ska Festif qui mènent des ateliers Hip Hop sur Caen et qui anime aussi ces stages BAFA. Au programme, en plus des généralités sur ce diplôme non professionnel, Ateliers de découverte du Graff, D-Jing et écriture Rap. Peut-être de la danse mais je ne m’en rappelle pas.

J’ai passé une très bonne semaine et bien sûr de là est né l’idée de mettre en place des ateliers sur Angers comme le faisait les « Rats Sveltes » sur Caen.

Pourquoi, à priori, mettre en place des ateliers ? A l’époque, pas trop d’idée… Très honnêtement même, la rencontre avec Antoine des «Rats Sveltes » semble présenter une vie partagée entre son groupe de Ska et ses ateliers Rap. Franchement pas dégueulasse. Gagner un peu d’argent en faisant des ateliers plutôt que d’aller renverser des plateaux de Kir sur une tablée de costumes me semble plus enrichissant.

C’est ce qui est né je crois, assis dans cette voiture me ramenant sur Angers en cette fin de mars 2001.

La scène.

La vie continue. Avec les zetla,  nous commençons à tourner de plus en plus, même de manière correcte grâce à nos Tourneurs Franck et Ludo. Alors, des années d’aventures, de concerts, d’interminables heures de camion, « d’Afters », de gueules de bois carabinées, de rencontres en tout genre avec patrons de bars, bénévoles, organisateurs, festivaliers, trainards, joueurs de caps…bref, l’éternelle population nocturne des villes et des campagnes. Rien de bien orignal. Mais au cours de cette période a commencé à mûrir cette idée d’atelier. Enfin pas vraiment l’idée d’atelier, mais une intuition que ce qui se passe ici dans ces festivals est un peu creux par moment. J’assistai souvent au même phénomène, d’un côté un groupe qui balance des « Trop de chômeurs ! », « des marres du racisme ! », « A bas Babylone !» et toute la panoplie d’expressions dans le genre (je vous passe les chansons d’amour parce que sinon on n’a pas fini…) et de l’autre côté un public qui crie, bien souvent bourré et qui termine chez lui sans toujours se rappeler de la vieille.

C’est une présentation un peu manichéenne, mais je me suis fais la réflexion plusieurs fois : qu’est-ce qu’on fout ici à part picoler et flatter nos égos fragiles ? Un jour lors d’une interview, un journaliste nous demande si nous nous considérons comme un groupe engagé ? Si au vu des textes, nous sommes un groupe engagé ? Rires. On n’en sait rien. C’est quoi un groupe engagé ? Calmement en repartant de nos textes il nous démontre que nous sommes un groupe engagé : nous donnons « des coups de pieds dans la fourmilière de l’immobilisme ». Rires. On ne comprend pas. La question se repose alors ainsi : un groupe qui tient des propos critiques sur tel ou tel sujet est-il engagé ? On peut se contenter d’exprimer une opinion sur une scène. Et puis fin de l’histoire tant pour nous que pour le public.  Si « Engagé » c’est dire des trucs. Nous le sommes. Si « Engagé » c’est mettre du mouvement. Alors aucune idée, on n’en sait rien.

C’est de ce genre d’anecdotes, de  rencontres, que m’est venu l’interrogation à savoir si l’Art et le social pouvait avoir un quelconque lien ? Si les artistes qui montaient sur scène avaient un quelconque rôle/impact de développement ? Si ce que l’on nomme « Culture » sans trop savoir ce qui se cache derrière est utile ? Ou si nous ne sommes là que pour flatter nos égos ? Se divertir un peu, être un prétexte à boire pour le public, draguer les filles, draguer les garçons, se racheter une conscience parce qu’on participe à un « mouvement contestataire ». Mais se pointe inexorablement, le lundi matin et tout le monde retourne à ses préoccupations ? Et là dedans, moi le premier ?

Je commençais à patauger dans la mélasse.

L’animation.

En parallèle, j’ai continué l’animation dans diverses structures et j’y prenais plaisir. Etre au contact de mômes, participer à leur éducation, rire avec eux, leur apprendre la vie en collectivité. Chose cela dit marrante car peu d’animateurs que nous étions, étions des experts en « vie en collectivité » et les disputes, les guéguerres ridicules et stupides se succédaient dans les salles de pose ou de réunions. J’expérimentais pendant mes journées d’animation – en plus des jeux divers et variés – quelques ateliers rudimentaires Rap : Ecrire quelques textes et les enregistrer sur des instrumentales Rap existantes.

C’est alors qu’avec un des mes collègues « Zetlaskars », Tom, nous avons installé des ateliers dans quelques structures au travers de l’association Aladesh, association que nous avions crée pour la gestion administrative du groupe. Parce que quand on a un groupe de musique, il faut une association. C’est la règle.

Un premier atelier.

J’ai ainsi commencé à faire des ateliers entre intuition et factures.  Le premier atelier pour nous fut mis en place en juillet 2002 dans un foyer de jeunes filles sans trop de repères familiales. Thomas s’occupait de l’écriture, moi de la musique et des enregistrements. L’expérience fut complexe, le travail d’expression et la production discutable mais on a assisté à pas mal de disputes entre les filles. Une bagarre. Une fille m’avait volé ma carte d’identité pour pouvoir débarquer chez moi car elle avait un faible pour moi…bref on n’était absolument pas prêt mais je crois que durant cette semaine et quelques autres expériences dans le genre, le décor était posé. Dans le fond, que faisions nous dans ces structures autre que les occuper sous couvert d’un accompagnement à l’expression ? Malgré tout, l’intuition de départ concernant notre place en atelier persistait.

Les saisons ont défilées entre animations en centre de loisirs, concerts, ateliers, réunions bilans, heures de camion, soirées trop arrosées devant moi sans que je m’en rende vraiment compte. On me disait souvent qu’il fallait que je me forme, que j’accède à un diplôme. Ainsi par un lien de cause à effet bien mystérieux, conquérir un potentiel salaire sensé m’apporter une vie meilleure. Vu que ca à l’air génial, une vie meilleure, j’ai décidé de m’intégrer dans les débats, les journées et les séminaires de tout bord. J’ai écouté des types qui savent, faire leurs trucs de types qui savent. J’ai joué des coudes pour accéder aux petits fours, au saumon et à la ciboulette, sur lesquelles tout le monde se précipite après les colloques.

D’ALADESH A LA RECHERCHE-ACTION.

L’empirisme.

Toute cette tambouille a continué pendant 3 ans. De 2002 à 2005, nous avons cherché en parallèle de toutes activités financières dignes de ce nom, à développer cette association. Ecrire les projets pédagogiques, ouvrir à d’autres disciplines, salarier les intervenants, obtenir l’agrément d’éducation populaire de la DDJS, tenir une comptabilité, rencontrer des partenaires institutionnels pour leurs proposer des projets…Pas mal de gens autour de nous ont mis la main à la pâte, Grud pour développer les enregistrements, Garcia sur des ateliers Eveil musicale parents/Enfants, mon père, puis Elfie (Trompettiste des « Zetlaskars ») sur l’administratif. On a construit tout cela de manière très empirique et un peu comme on fait la cuisine, on fait des essais, on mélange des trucs et on verra bien. L’association vivotait, enfin ce n’était pas vraiment un « projet associatif » au sens où on peut l’entendre mais plutôt un support administratif pour pouvoir mener d’une manière « légale » des projets.

La névrose du projet.

Puis au cours de l’été 2005, les choses s’accélèrent. Je rencontre Christian, qui remplaçait à l’époque le directeur d’une maison de quartier et en cours de finir son DEFA. La première rencontre se passe chez lui, j’étais une monnaie d’échange : il avait une grande expérience des dossiers de subventions, je bossais avec «  Urban Poizon », un groupe qui cherchait à sortir un premier maxi, donc le deal est conclu : il monte le dossier et en échange, je lui donne des cours de MAO (il cherchait depuis longtemps à en prendre). Puis les discussions continuent dans les bars… et il me dit qu’il souhaite dès son remplacement à terme, monter une association « Hub » afin de mettre entre autre en place des ateliers, notamment avec Ezra un Beat Boxer qu’il vient de rencontrer. Du coup, on décide de « s’associer » et plutôt que d’avoir deux associations concurrentes, on décide de garder l’association Aladesh, notamment pour un côté « pratique », le nom circule un peu déjà, il y a un agrément DDJS, quelques intervenants, un embryon administratif et deux ou trois autres raisons dans le genre. A partir de la fin de l’été 2005, se met en place (ce que je ne mesurai pas à l’époque mais maintenant avec le recul…) une véritable machine de guerre. On lance même l’idée à un moment de la « FRIC » Force Rapide d’Intervention Culturelle ». Christian, Elfie et moi travaillons d’arrache pied. Les idées et les projets fusent dans tous les sens, on recrute des intervenants, on structure, on fait des schémas, des tableaux, on rencontre plein de gens, on embauche, on dépose des dossiers de financement un peu partout, on fait un site, de jolies plaquettes de communication, des génériques, par ateliers, on prend des stagiaires, on se sert de tous les contrats aidés possibles pour mettre en place une force de travail salarié et ainsi faire d’une pierre deux coup : produire et aider des artistes qui galèrent. Je continue aussi mon travail d’intervenant dans tous types d’ateliers. De la MAO pour l’apprentissage de l’écriture en maternelle, en primaire. De la création de disques à l’hôpital, en maison de quartier, foyer de jeunes, centre de loisir, je suis intervenu dans diverses structures presque tous les jours de la semaine de 2005 à 2008. On développe encore en ouvrant à la production scénique, devenir un support administratif pour les groupes, aller à l’étranger, monter des projets à l’étrangers, mettre encore plus d’ateliers en place, on échafaude des théories, des projets pédagogiques transdisciplinaires, de la formation, des réseaux, on s’insère aux réseaux déjà existants, on met même en place de la « Médialogie » (initiation aux médias) dans les collèges du département, on accueille les porteurs de projets pour les aider à monter leurs projets, on fait un DLA… la liste est sans fin. En fait, avec le recul je crois que tout fonctionnait un peu sur le même principe : soit un jour on a une idée et on cherche à la mettre en place, soit un jour on rencontre un type qu’à une idée et on la met en place avec lui. Des idées, je crois qu’il y en avait à peu près tous les jours. Cette période a duré de l’été 2005 à l’été 2008. Elle fut d’une productivité et d’un développement pour l’association, ses ateliers et ses projets, gigantesques. Je crois bien avoir vu au bilan 2007, une croissance du chiffre d’Affaire de 800% par rapport à l’année 2006 qui avait eu une croissance de genre 300 % par rapport à 2005.  Peu importe les chiffres ou la croissance, je me suis complètement perdu dans cette expérience la plus enrichissante que j’ai jamais vécue. Paradoxal, non ? Je crois avec un peu de recul, qu’on se perd parce que submergé sous un tas de chantiers et projets à tout va, qui même si « nobles » soient-ils, il est impossible de savoir où ils nous mènent et encore moins ce qu’ils produisent vraiment.  Je dirai que c’est un peu comme la « place de l’Artiste »,  qu’on m’a évoquée lors d’un entretien : on est sommé d’empiler les projets, on croit qu’ainsi on trouvera une place  « Mon projet ». Mais je n’y ai  trouvé qu’un « espace vide » parce que complètement confus. Entre une panoplies de discours, de théories, vitesse, empilement, dossier de financements avec des cases, évaluations chiffrées, phases… impossible d’évaluer clairement nos actions. On peu se réfugier derrière des théories ou autres pour les justifier mais dans le fond, on n’en sait strictement rien. Et nous revoilà face au paradoxe qui ne me semble pas, qu’être mien : les « projets culturels » semblent patauger pour les raisons précédentes, et comme moi, jusqu’au cou.

La Recherche-Action.

Notre rencontre est née entre l’automne 2006 et l’hiver 2008. Quelques semaines avant, Ezra m’avait parlé d’un chercheur bizarre, qu’il fallait à son avis, que je croise. Comme souvent, les choses en sont restées là. Puis, par un bel après-midi d’octobre en balade dans la capitale, mes rendez-vous s’annulent les uns après les autres. J’ai quatre heures à attendre d’un train, j’appelle ce monsieur Bazin. Une rencontre du « Réseau Espace populaire de création Culturelle » vient de débuter dans le 18ème. Je m’y rends. Je suis resté assis pendant trois heures et j’ai absolument rien compris. Un peu comme si j’avais dû suivre la recette du porc à l’orange à la télévision Chinoise au milieu d’un chantier où des types, armés de marteaux piqueurs, font des trous dans le sol.  Malgré cela, j’ai continué, durant ces deux années, à participer aux rencontres sans raisons autres qu’une intuition, encore une fois, m’y incitait. A l’époque, une étude nommée « Nouvelles professionnalités des acteurs associatifs » était chantier. Nous avons ainsi vogué au gré de festivals (Bourgogne, Aurillac, St Brieux) ou de rencontres (Angers, Nantes, Tulle, Paris, Besançon).  Hugues disait que je lui « prenais la tête » avec ses histoires d’ateliers mais qu’il aimait bien ça. Qu’on lui « prenne la tête » ou les ateliers, avec le recul, je ne serai dire. En 2009, nous décidâmes de nous y attaquer sérieusement. Le LISRA voit le jour, des premiers entretiens et quelques rencontres se déroulent à Angers.

Nous sommes le 25 janvier 2010, il est 15h11.